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Le couple, toujours le couple

La plupart des discours sur l’amour s’inscrivent avec en toile de fond un postulat rarement mis en question, qui fait du couple à longue durée la référence. Pourtant la société a beaucoup évolué, mais l’image du jeune couple qui se rencontre et s’aime comme une évidence, se marie en blanc, fait quelques enfants qu’il regarde grandir gentiment, tout en évoluant sur les chemins de la vie la main dans la main, cette vision idéale du couple stable et de la famille nucléaire, reste envers et contre tout la norme, même sans tomber dans la caricature pour organisateur de cérémonies nuptiales !

Il est vrai que si tout va bien, c’est une norme assez agréable et personne ne s’en plaindra, mais c’est loin de représenter le lien social le plus fréquent, ni le plus heureux. Depuis que le couple n’est plus une nécessité de fonctionnement, où l’un sans l’autre ne pouvait survivre ou simplement vivre correctement dans la société, c-à-d approximativement depuis que les femmes ont eu les moyens (professionnels et donc financiers) de se faire seules une place au soleil, depuis qu’elles ont pu s’affranchir du risque des grossesses non-désirées, les fondements mêmes du couple ont été remis en question. On reste ensemble parce qu’on s’aime, parce qu’on a envie de faire des enfants et de les élever ensemble, et non parce qu’on ne peut pas vivre autrement. Le lien est donc plus volatil, parce que basé sur le sentiment et non sur la nécessité, on s’aime pour le meilleur et plus tellement pour le pire, on se sépare, on réessaye éventuellement ailleurs, on recompose des familles, on vit seul avec son enfant, on se regroupe entre amis célibataires ou on préfère rester seul plutôt que mal accompagné, et pourquoi pas ? Qui dicte la norme en cette matière ?

On en arrive à une société, surtout dans les milieux urbains, où le couple n’est qu’un des avatars du lien entre adultes et ce n’est pas anodin. Nous sommes tous issus d’une culture qui, durant des siècles, a dicté la norme en cette matière : le couple hétérosexuel et en dehors de cela point de salut ! Déroger à cette voie vous emmenait tout droit à l’armée ou au couvent et le statut de fille-mère ou de vieux garçon ne tentait personne. C’était hier…

Je souhaite donc ici dépoussiérer ces images sépia qui pèsent encore lourd sur la conscience de ceux qui se sentent mieux autrement. Je souhaite qu’ils puissent enfin marcher sans crainte dans cette nouvelle société qui essaye tant bien que mal de se débarrasser de ses préjugés culpabilisants, qu’ils puissent choisir le couple classique ou le célibat, les passions courtes ou la douceur qui dure, le couple homo ou la famille monoparentale sans cacher au fond d’eux-mêmes le poids de la honte, de l’échec ou de la déviance.

Non, le couple à long terme n’est pas une évidence pour tout le monde, l’amour romantique est bien souvent une idéalisation qui par son caractère inatteignable nous revoie à nos prétendues incapacités. Le discours médiatique sur l’amour conjugal est souvent proche de l’endoctrinement et la thérapie est proposée en contre-point, un peu comme un cours de rattrapage… Or le discours sur l’amour s’inscrit dans un contexte culturel, et la culture évolue. A notre époque, c’est bien plus le désir qui guide nos choix, plutôt que le devoir ou la patrie. Ce n’est ni mieux, ni moins bien, il ne m’appartient pas de juger, mais c’est très différent et si le discours qui en découle ne prend pas en compte les multiples conséquences de ce changement, il fait le nid des généralités à bon marché, des culpabilisations inutiles, des laïus moralisateurs qui dictent la norme au nom, bien souvent, de sa propre incapacité à se remettre en question.

Pour nous, psychothérapeutes, il me semble particulièrement important de se départir clairement de toute prescription en cette matière. « Notre expérience au plus proche du psychisme de nos patients (et du nôtre) nous permet de décrire des mécanismes pathogènes. Il est cependant hasardeux d’en tirer des recommandations, des conseils, des prescriptions. Notre expérience clinique ne peut se transformer sans danger en énonciation d’une nouvelle norme. » (1)

(1) Dr J-P Jacques in L’inentendu, ce qui se joue dans la relation soignant-soigné, Philippe van Meerbeeck et Jean-Pierre Jacques, aux éditions De Boeck 2009.

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