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J’ai deux femmes…

J’ai un ami qui a deux femmes. Enfin, il serait plus exact de dire qu’il en a rencontré deux à peu près en même temps, très différentes l’une de l’autre mais chacune intéressante, intelligente et charmante. Dans un premier temps, il a commencé en douce une relation amicale avec chacune, ne sachant pas trop vers quoi il allait. Et puis, les sentiments se développant de part et d’autre, il s’est retrouvé sans l’avoir vraiment décidé avec deux amoureuses…

Récemment, je lui demandais comment allaient ses amours, voici ce qu’il me répond :

« La question des deux femmes est à mon avis un faux problème. Deux, trois, quatre, vingt, cent... Je me rends bien compte que pour moi, c'est une manière assez simpliste de faire du sabotage amoureux, en conservant des "morceaux" de moi à l'extérieur de la relation, ce qui par ailleurs est aussi parfaitement possible dans une relation monogame strictement conforme aux normes sociales. En d'autres termes, j'ai le sentiment que l'état amoureux n'est autre qu'un état d'esprit, une ouverture à l'autre au travers de laquelle on exprime ses propres désirs d'épanouissement. Et ce n'est pas particulièrement commode dans notre société qui a largement développé le sentiment de culpabilité, en amenant les individus à occulter leurs propres désirs. A commencer par le désir d'être heureux, ici et maintenant, qui est projeté sur l'autre, au travers ce bel altruisme chrétien, et transformé en désir de le rendre heureux.»

Ce cri du cœur mérite réflexion. D’abord, est-ce que « conserver des morceaux de soi à l’extérieur de la relation » est nécessairement de l’ordre du sabotage amoureux ? S’il s’agit d’une autre relation affective, peut-être et mon propos n’est certainement pas ici de le juger sur un plan moral. Chacun essaye comme il peut de trouver son bonheur. L’homme qui nous parle ici le vit certes de cette façon et ce qu’il nous dit n’est autre que : « En gardant deux relations, je me protège d’un investissement unique, qui deviendrait pour moi trop engageant. » Nombreux sont ceux qui connaissent cette peur de l’engagement, statistiquement plus fréquente chez les hommes, mais tous ne la gèrent pas de la même manière. A chacun d’y réfléchir. Par contre, garder des zones de sa vie hors du couple, peut être aussi vécu comme une nécessité de garder un jardin secret, ou une zone personnelle, une bouffée d’air, un oasis… C’est tout autre chose et cela n’implique pas automatiquement un moindre investissement de la relation amoureuse. C’est important, vital parfois de se garder ces zones à soi.

Cet ami nous dit aussi qu’à son avis « l'état amoureux est un état d'esprit, une ouverture à l'autre au travers de laquelle on exprime ses propres désirs d'épanouissement ». Oui, c’est heureux évidemment qu’une part de nos besoins d’épanouissement puissent être partagés, vécus ensemble, mais c’est essentiel de comprendre et d’accepter qu’on ne peut pas tout attendre de l’autre et qu’il ne comblera pas tous nos besoins, ni nous les siens.

Il poursuit : « Il serait d'ailleurs intéressant de se pencher sur les sociétés traditionnelles qui "marient" les gens d'office et de se poser la question de savoir si le pourcentage de gens heureux y est plus élevé ou non... Ceci mettrait peut-être en évidence que le bonheur, cette aspiration humaine profonde n'est pas nécessairement liée à l'autre mais plus simplement à notre propre aptitude à satisfaire nos désirs personnels... »

Ces études existent, tant les questions concernant l’amour nous préoccupent, et même si elles demandent d’être traitées avec nuances, elles montrent globalement que ces mariages ne sont pas si malheureux que ça, loin de là.

Pour plusieurs raisons :

- D’abord parce que, contrairement aux images stéréotypées qu’on en a au travers de films par exemple, les assortiments de futurs partenaires sont souvent bien faits, soit qu’ils aient été appariés par une marieuse, femme d’expérience qui ne souhaite pas perdre son métier et tâche donc de faire de bons choix (ce sont des considérations très générales, d’accord, mais confirmées par des études sociologiques), soit par les parents qui, même s’ils ont souvent des intérêts économiques à défendre, ne sont pas tous des monstres et souhaitent aussi le bonheur de leurs enfants. Donc ce ne sont pas nécessairement de mauvais choix.

- Ensuite, les partenaires sont préparés à cette situation, qui est la norme de leur groupe social. La contestation n’a pas beaucoup de place, certes, mais les attentes non plus. Comme la séparation n’est quasi pas possible, les conjoints font tout ce qu’ils peuvent pour rendre leur mariage le plus heureux possible. Dans certaines cultures, cela fait partie intégrante de l’éducation. Cela est de nature à nous faire réfléchir sur notre manière de vivre le couple « avec la porte ouverte », avec l’idée de la séparation qui se réveille dès que quelque chose ne va pas comme on le veut. Pourrait-on aller jusqu’à penser que plus la rupture se banalise dans notre société, moins l’effort de surmonter les crises est important ? Sans doute…

- Comme on ne doute pas que nombre de ces relations sont loin d’être une source intense d’épanouissement, les partenaires n’attendent certainement pas le bonheur comme nous l’entendons, de leur couple. Dans ce contexte, le couple est une entité de bon fonctionnement et comme tel, il est efficace. L’amour se forme souvent au fil du temps, par le partage, l’intimité, les épreuves traversées ensemble, la relation physique qui évolue…

« On a tant et tant "magnifié" la relation de couple, nous dit toujours cet ami, que l'on a peut-être fait croire aux gens qu'il suffisait d'en créer un pour s'offrir une éternité de bonheur. Certes, nous pouvons être heureux en couple, mais il n'y a pas de relation de cause à effet et ce n'est pas l'autre qui nous rend heureux (ou malheureux !) Ce qui nous rend heureux c'est l'accomplissement de nos propres désirs. »

Au fur et à mesure que se sont modifiées les raisons qui nous poussent à former un couple, plus on a donné d’importance à l’amour dans le désir de créer un lien plutôt qu’à d’autres considérations de nécessité, le taux de séparation a augmenté. Cruel paradoxe ! Plus on forme de couples d’amour, plus on se sépare ! Parce que la conséquence implicite est qu’on attend que l’amour reste fort, nous rende profondément heureux et cette attente du bonheur reste trop centrée sur le partenaire. Lourd défi, où l’on s’épuise à tort, où l’on se dispute à tort, où l’on se fait des reproches à tort…

« Ainsi, conclut-il très honnêtement, le fait d'avoir une, deux ou plusieurs femmes n'est que le résultat d'un état d'esprit dans lequel mon propre désir n'est pas clairement identifié : De quoi ai-je envie ? D'être seul, de construire, de papillonner? Il me paraît évident qu'aucune de ces relations ne me permet de satisfaire suffisamment mes aspirations, et je n’y verrai pas clair tant que cet inventaire de mes désirs ne sera pas établi, tellement tout cela reste confus et non identifié. Oui, je peux être heureux en couple, pour autant que l'autre m'autorise à réaliser mes propres désirs, qu'il n'entrave pas leur satisfaction. »

Disons, tant que JE m’autorise à réaliser mes propres désirs, non?

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