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Abat-jour et crème de nuit...

Je me souviens d’un jour où ma fille de 2 ans avait été autorisée, pour je ne sais plus quelle raison, à faire sa sieste sur mon grand lit. Dans cette maison, ma chambre à coucher comprenait un lavabo sur lequel étaient disposés maquillage et produits de beauté, tous ces petits pots que je jugeais essentiels à l’époque…

Après un temps raisonnable pour une sieste, je pointe silencieusement mon nez à la porte pour trouver ma petite fille calmement installée sur mon lit, éveillée et me regardant d’un air mi-fier, mi-inquiet… Immédiatement, je remarque quelques petits pots ouverts sur le lit, ses petites mains potelées toute grasses et le mur maculé de crème, ainsi que l’abat-jour de ma lampe de chevet ! Ma première réaction fut bien sûr la colère ! Il y en avait pour des dizaines d’euros sur les murs, sans compter le prix de l’abat-jour ! Mais juste avant l’explosion, je capte une interrogation inquiète, un signe d’incompréhension dans le regard de ma fille qui, il faut le dire, n’était pas de ces enfants abonnés aux bêtises. Connaissant sa sensibilité que je tenais à respecter, je me retiens in extremis et lui demande ce qu’elle a fait là ? D’un air de plus en plus navré, elle m’explique avec son vocabulaire de petite fille qu’elle a voulu laver ! Parce qu’elle avait vu que j’utilisais ces crèmes et que dans sa logique de 2 ans qui ne connaissait cet usage sur son corps que dans le cadre de la toilette, cela ne pouvait être que pour me « laver » ! Par ailleurs, elle m’avait certainement déjà vu utiliser l’une ou l’autre crème pour nettoyer un bain ou un évier de cuisine ! Elle s’était donc tout simplement rendue utile ! Et son inquiétude traduisait qu’elle savait qu’elle avait pris une initiative en utilisant ma crème de nuit sur l’abat-jour ! Elle avait essayé de déduire par elle-même, probablement dans le but de m’aider…

Cette anecdote m’a beaucoup fait réfléchir parce que j’étais à deux doigts de me fâcher vertement, mais c’est cet éclair d’incompréhension dans son regard qui m’a arrêtée. Je lui ai expliqué, avec un brin d’énervement certes, que ces crèmes c’était pour mon visage et rien d’autre ! Et que si elle ne savait pas, elle pouvait toujours me demander, mais que je comprenais quand même qu’elle avait voulu bien faire. Là-dessus, un peu honteuse, elle m’a répondu : « D’accord » et l’incident fût clos.

Mais que ce serait-il passé dans sa petite tête si je m’étais fâchée ? Elle se serait certainement sentie humiliée, ridicule, mauvaise fille… Et de deux choses l’une : soit elle aurait « écrasé », appris qu’il vaut mieux ne pas prendre d’initiatives et cet événement aurait contribué à diminuer sa confiance en elle à peine naissante, soit elle aurait riposté par la colère, se sentant incomprise et offensée alors qu’elle voulait bien faire, mais s’adressant à une mère en colère elle aussi, sa riposte aurait sans doute été fort mal accueillie et n’aurait fait qu’empirer les choses. J’aurais utilisé ma force de parent pour lui faire comprendre qu’elle avait fait une sérieuse bêtise et qu’il n’y avait pas de raison qu’elle se fâche comme ça !

Isabelle Filliozat, psychologue et psychothérapeute, explique très bien ce phénomène dans son livre : L’intelligence du cœur (1) : « La colère interdite : La réaction saine, naturelle et normale devant une offense est la colère. Mais comme il est interdit d’en vouloir à ses parents, l’enfant est obligé d’accepter la définition de ses parents : ce n’était pas une offense, ça n’a pas fait mal, il l’avait bien mérité, c’était normal… C’est donc lui qui est mauvais. (…) L’orgueil de l’adulte est mis en jeu, il associe la colère de l’enfant à un manque de respect à son égard et ne peut donc la tolérer. Réapprivoiser sa propre colère est nécessaire pour pouvoir entendre celle de son enfant pour ce qu’elle est: expression d’une frustration, réaction à une blessure, tentative de restaurer son intégrité physique ou psychique. » Oui, la colère de ma petite fille aurait été, à ses yeux, très légitime…

Alors, que représentent quelques petits pots de crème et un abat-jour face aux dégâts potentiels sur la confiance en soi d’un jeune enfant, à l’âge où il commence à construire son autonomie ?

Vous me direz qu’il est difficile de réfléchir à tout ça sous le coup de la colère ? Certainement ! Mais si nous sommes réellement animés par l’amour que nous portons à nos enfants, nous pouvons toujours rester attentifs à ces petits signaux, cette lueur d’incompréhension dans un regard d’enfant, qui nous rappellent que ce sont eux, nos enfants, qui ont le mode d’emploi !

Oui, il est difficile d’être bon parent, surtout si nous n’en avons pas le souvenir pour nous-mêmes. Comment apprendre ? Lire, parler, écouter, réfléchir, évoluer, faire un travail sur soi, bien sûr, mais aussi observer nos enfants, les interroger, les écouter et comprendre que la clé, c’est souvent eux qui la détiennent ! Ils naissent avec le mode d’emploi « à l’intérieur », comme les nouveaux ordinateurs. A nous de décoder ! Bon courage !

(1) Isabelle Filliozat, L’intelligence du cœur, éditions Jean-Claude Lattès 1997, et Marabout, 2006.

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