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Non, il n’est pas obligatoire d’aimer ses parents…

« Dévalorisations, menaces, coups, chantage affectif, mépris, enfermements, privations, humiliations, insultes (…) Il est important de dénoncer cet état de fait » nous dit Isabelle Filliozat, psychologue et psychothérapeute dans son livre : Je t’en veux, je t’aime (1). « De nombreux enfants souffrent, encore aujourd’hui. (…) Si les enfants sont effectivement moins frappés et plus écoutés que ceux d’hier, le véritable respect est encore loin. Il y a des parents dont la violence est terrifiante (…) et quiconque a travaillé avec des enfants maltraités sait combien ces derniers cherchent plutôt à protéger leurs parents, à minimiser l’impact des agressions dont ils sont victimes. (…) Cessons de protéger à tous prix l’image idéalisée des parents. Cessons d’accorder à ces derniers un pardon inconditionnel sous le simple prétexte qu’ils sont nos géniteurs. (…) La norme sociale qui a édicté qu’il est interdit d’accuser ses parents a été édictée par… eux. » (1)

« Non, tous les parents n’aiment pas leurs enfants, nous dit toujours Isabelle Filliozat. Non, tous les parents ne font pas du mieux qu’ils peuvent. » (1)

Mais paradoxalement, la maltraitance « claire » est parfois moins toxique que celle qui s’exerce de manière larvée, insidieuse et sournoise. Car les parents maltraitants « ne sont pas tous coupables de sévices, d’abus sexuels ou alcooliques, écrit Danielle Rapoport, psychologue attachée aux hôpitaux de Paris, dans sa préface au livre : Parents toxiques de Susan Forward (2), certains sont dominateurs, critiques, méprisants, manipulateurs ou tout simplement démissionnaires et incapables d’offrir le moindre soutien. »

En effet, « lorsque la maltraitance parentale n’est pas vraiment manifeste pour un regard extérieur à la famille, ces enfants ne peuvent être aidés, tant que la « toxicité » affective et éducative de leurs parents (…) n’a pu être décelée, reconnue, parlée. Mais, dans la réalité quotidienne, ces enfants devenus adultes sont frappés par la nocivité répétitive de certains de leurs comportements, porteurs de conflits ou d’échecs ; ils s’étonnent de leur permanence et de leur ampleur et ne les relient pas toujours à leur enfance parce que leurs attitudes sont différentes de celles de leurs parents, inattendues, complexes, comme subtilement déviées de leurs sources profondes, auxquelles ils s’alimentent pourtant. » (2)

Que faire aujourd’hui, nous qui portons intimement les séquelles de notre enfance ?

D’abord, oser le reconnaître, admettre que nos « parents n’ont pas eu des difficultés occasionnelles avec (nous), comme tout parent avec tout enfant, dans toute famille. La constance insidieuse ou brutale de leurs gestes destructeurs, de leurs paroles négatives, de leurs décisions dévalorisantes, a causé au fil des ans des dommages émotionnels, qui, comme des toxines, se sont répandus dans tout l’être de l’enfant. » (2)

Regarder la vérité en face est un pas des plus pénibles à accomplir parce qu’il nous oblige à laisser s’écrouler quelques mythes, entretenus par tant de paroles se voulant réconfortantes, qui nous répètent que nos parents ont fait ce qu’ils ont pu. Non, parfois, nos parents n’ont pas fait ce qu’ils ont pu. Parfois ils n’ont pas écouté nos cris de survie, n’ont pas voulu entendre nos demandes essentielles, ont bafoué notre personnalité naissante. Certains d’entre eux n’ont pas écouté les conseils éducatifs qui les auraient aidés, n’ont pas pris les mains tendues qui venaient à leur secours, certains d’entre eux nous ont battus comme plâtre, nous ont méprisés, délaissés, violés (au sens propre comme au sens figuré) ou nous ont simplement laissés « pousser comme des mauvaises herbes ». A se demander pourquoi ils nous ont faits…

C’est comme ça. Oui, « le mal est réel, nous dit encore Scott Peck dans son livre : Le chemin le moins fréquenté (3). « Il existe vraiment des gens et des institutions qui répondent par la haine à la bonté, et qui, dans la mesure de leurs possibilités, détruisent le bien. Et cela aveuglément, sans se rendre compte de leur malveillance dont ils évitent surtout de prendre conscience. (…) Ils détruisent la lumière qui vit en leurs enfants et chez tous les individus soumis à leur pouvoir (…) Plutôt que d’aider les autres à évoluer, ils les détruiront. » (3)

Mais notre propos n’est plus d’en faire le procès, « témoin à charge stérile d’un réquisitoire inutile », mais « d’être un porte-parole qui fait œuvre de dégagement et de libération. » (2)

Lorsque la vérité est reconnue, il ne s’agit en effet plus de se laisser aller « à toutes les tentations de combats ou de règlements de comptes inutiles » (2) mais pour nous, thérapeutes, d’aider nos patients à mieux comprendre pourquoi les maltraitances dont ils ont souffert petits opèrent encore, même parfois après le décès de leurs parents et à les accompagner sur le dur chemin de la libération.

Il y a un moment où il ne s’agit plus de faire l’inventaire de tout ce qu’on porte dans ce sac-à-dos qui nous alourdit tant sur notre chemin de vie, mais de s’en débarrasser !

Non, il n’est pas obligatoire d’aimer ses parents et paradoxalement, le reconnaître nous libère. Nous contribuerions à entretenir notre propre malheur en persistant à obéir à la croyance selon laquelle, parce que nous leur devons la vie, nous leur devons le respect, voire l’amour. Tant que nous ne modifions pas certaines de nos idées à leurs propos, qui telles des circonstances atténuantes continuent à les excuser, tant que nous n’abandonnons pas certaines de nos attentes, ô combien légitimes, attentes d’amour, de reconnaissance, d’être au moins entendu, compris, nous devrions considérer que, dans une certaine mesure nous participons passivement au maintien de notre souffrance intime.

Bien que nous ne soyons pas responsables d’une telle situation, nous avons néanmoins le pouvoir de faire en sorte qu’elle ne dure plus.

Non, il n’est pas obligatoire d’aimer ses parents, mais certainement moins de leur laisser, encore et toujours, le pouvoir de détruire notre vie, même insidieusement, même à leur insu.

Alors courage, rappelons-nous que nous sommes responsables de notre bonheur et que nous ne sommes pas seuls sur ce chemin. Un conjoint aimant, des amis bien choisis nous donneront peut-être confiance en nos pas, mais probablement qu’il nous faudra l’aide d’un thérapeute pour que cette empreinte ne soit pas indélébile au point de nous empêcher de renaître à la Vie et de refaire confiance à l’Amour…

Références :

(1) Isabelle Filliozat, Je t’en veux, je t’aime, ou comment réparer la relation à ses parents, aux éditions Jean-Claude Lattès, 2004 et Marabout, 2004.

(2) Susan Forward, Parents toxiques, comment se libérer de leur emprise, aux éditions Stock pour la traduction française, 1991, 1994, 1997, 1999, 2000, et Marabout, 2005

(3) Scott Peck, Le chemin le moins fréquenté, aux éditions Robert Laffont, 1987.

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