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La mort d'un frère

La mort d’un frère (ou d’une sœur) ne fait pas de nous un endeuillé qui a droit à un terme générique créateur d’une identité psychique et sociale reconnue. Pas de vocabulaire, pas de reconnaissance?

La mort d’un frère laisse peut-être une épouse, veuve, des enfants orphelins, peut-être aussi des parents « désenfantés », néologisme créé par défaut par les organismes qui soutiennent les parents qui ont perdu un enfant. Mais ceux qui ont perdu un frère ou une sœur, que deviennent-ils ? Quel mot pour les reconnaître en tant qu’endeuillés qui existent avec leur souffrance ?

Il ne s'agit pas de minimiser la souffrance des veufs et des orphelins, mais de s’arrêter un peu sur le sort de ces frères et sœurs qui restent là, avec leur peine.

S’ils sont encore enfants, ils comprennent bien vite combien leurs parents souffrent et se font discrets pour ne pas rajouter leur tourment personnel à cette douleur indicible. Ils deviennent parfois étonnamment sages, se concentrent sur leur travail scolaire comme jamais, refoulent, se taisent, rasent les murs… Mais si la peine déborde, elle se manifestera peut-être par des bêtises excessives, histoire d’attirer l’attention sans dire « j’ai mal, moi aussi », ils se rendront peut-être malades, auront des cauchemars, tâcheront d’exister par la souffrance du corps.

Ce sont souvent les enfants qui pleurent le plus ou qui expriment le plus clairement leur tristesse qui sont le moins en danger et qui finalement grandiront à travers l’épreuve du deuil, alors que ceux qui tâchent de donner l’impression que tout va bien enterrent leur douleur au plus profond, à leur insu peut-être, et elle ressurgira sous d’autres formes plus tard, parfois au prix d’un chemin de vie fort entravé…

S’il est difficile de trouver sa place d’endeuillé au sein d’une famille elle-même en deuil lors du décès d’un frère (ou d’une sœur) enfant, il l’est encore plus pour la mort d’un frère adulte. Face au couple amputé et à la vie déstabilisée matériellement et dans la gestion du quotidien, face au drame du veuvage, face à la catastrophe que vivent les enfants et l’immense vide qui s’inscrit à jamais dans leur construction, que vaut la douleur des frères et sœurs ? Souvent on attend d’eux qu’ils soutiennent la veuve et l’orphelin, organisent les funérailles, accueillent les invités, consolent leurs vieux parents. Cest normal. Mais il n’y a pas de hiérarchie dans les peines et les souffrances, et celle-là vaut son pesant de larmes aussi…

Les frères et sœurs ont partagé avec le défunt le bac-à-sable et la balançoire, les punitions collectives et les quatre-cent coups de l’enfance, la varicelle et les cabanes dans les arbres, les fous-rires des grosses bêtises et les pieux mensonges, les alliances contre ces fichus parents et la préparation des anniversaires surprises, les escaliers en chaussettes pour voir si Père-Noël est passé et les déceptions de ne pas avoir été entendus, les confidences sous la couette et les fous-rires que personne ne comprend, les phrases-codes et les rituels "rien qu'à nous", les secrets des premières amours et la découverte des préservatifs, la solidarité des ’étudiants et les travaux de vacances faits pour l’autre, le partage de la mobylette et les premières cuites, les boums garages et les premières petites amies… Les frères et sœurs ont partagé joies et rires, mais aussi disputes et colères, la jalousie et la haine parfois, la sauvagerie des règlements de compte qui laissent un goût amer et que la mort emporte sans que jamais plus on ne puisse s’expliquer…

La peine des frères et sœurs adultes est lourde aussi, mais c’est un âge où on se doit de tenir le coup. On a soi-même charge de famille, des responsabilités professionnelles et une route à construire pour sa propre famille. Souvent donc, cette peine-là se tait, s’enfonce aux tréfonds de son cœur, ne trouve pas sa place parmi les douleurs d’autrui qui semblent socialement plus légitimes. Cela faisait plus de vingt ans qu’on ne vivait plus ensemble, cela ne compte donc pas…

Non, cette douleur-là meurtrit un adulte autant qu’un enfant, elle nous renvoie à notre propre mortalité, à la vulnérabilité de notre existence, elle nous rappelle la complicité qui nous manquera à jamais, la fraternité qui nous fait définitivement défaut, elle nous fait honte sur ces conflits jamais résolus et qui paraissent broutilles face au drame survenu.

La douleur des frères et sœurs, enfants comme adultes est immense. Mais elle n’a pas de nom. Pensons-y. Avant de dire « Comment va ta belle-sœur (ou ton beau-frère) », demandons « Comment vas-tu ? ». Avant de s’enquérir des neveux et nièces, pensons à l’ami.e qui est en face de nous, celui ou celle dont le deuil n’a pas de nom.

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