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La mort d'un frère

La mort d’un frère (ou d’une sœur) ne fait pas de nous un endeuillé qui a droit à un terme générique créateur d’une identité psychique et sociale reconnue. Pas de vocabulaire, pas de reconnaissance?

La mort d’un frère laisse peut-être une épouse, qui sera veuve, des enfants, qui seront orphelins, peut-être aussi des parents, qui seront « désenfantés », néologisme créé par défaut par les organismes qui soutiennent les parents qui ont perdu un enfant. Mais ceux qui ont perdu un frère ou une sœur, que deviennent-ils ? Quel mot pour les reconnaître en tant qu’endeuillés qui existent avec leur souffrance ?

Mon propos n’est pas de minimiser la souffrance des veufs et des orphelins bien-sûr, je souhaite juste m’arrêter un peu sur le sort de ces frères et sœurs qui restent là, avec leur peine.

S’ils sont encore enfants, ils comprennent bien vite combien leurs parents souffrent et se font discrets pour ne pas rajouter leur tourment personnel à cette douleur indicible. Ils deviennent parfois étonnamment sages, se concentrent sur leur travail scolaire comme jamais, refoulent, se taisent, rasent les murs… Mais si la peine déborde, elle se manifestera peut-être par des bêtises excessives, histoire d’attirer l’attention sans dire « j’ai mal, moi aussi », ils se rendront peut-être malades, auront des cauchemars, tâcheront d’exister par la souffrance du corps.

Ce seront sans doute les enfants qui pleurent le plus, qui exprimeront le plus clairement leur tristesse qui seront le moins en danger et qui finalement grandiront à travers l’épreuve du deuil, alors que ceux qui tâchent de donner l’impression que tout va bien enterrent leur douleur au plus profond, à leur propre insu peut-être, et elle ressurgira sous d’autres formes plus tard, parfois au prix d’un chemin de vie qui en aura été fort entravé…

« Faites pleurer les enfants » disait Anny Duperey dans l’autobiographie de son propre deuil d’enfance, « Le Voile Noir ». Si cette phrase peut paraître brutale, elle signifie en tous cas que ça leur fait du bien de pleurer, d’en avoir la permission, d’être reconnus dans leur peine.

S’il est difficile de trouver sa place d’endeuillé au sein d’une famille elle-même en deuil lors du décès d’un frère (ou d’une sœur) enfant, il l’est encore plus pour la mort d’un frère adulte. Face au couple amputé et à la vie déstabilisée matériellement et dans la gestion du quotidien, face au drame du veuvage, face à la catastrophe que vivent les enfants et l’immense vide qui s’inscrit à jamais dans leur construction, que vaut la douleur des frères et sœurs ? Souvent on attend d’eux qu’ils soutiennent la veuve et l’orphelin, organisent les funérailles, accueillent les invités, encadrent leurs vieux parents, et c’est normal. Mais il n’y a pas de hiérarchie dans les peines et les souffrances, et celle-là vaut son pesant de larmes aussi…

Les frères et sœurs ont partagé avec le défunt le bac-à-sable et la balançoire, les punitions collectives et les 400 coups de l’enfance, la varicelle et les cabanes dans les arbres, les fous-rires des grosses bêtises et les pieux mensonges, les alliances contre ces foutus parents et la préparation des anniversaires surprises, les escaliers en chaussettes pour voir si Saint-Nicolas est passé et les déceptions de ne pas avoir été entendus, les confidences sous la couette et les rires au quart de tour que personne d'autre ne comprend, les phrases-codes et les rituels "rien qu'à nous", les secrets des premières amours et la découverte des préservatifs, la solidarité des blocus d’étudiants et les travaux de vacances faits pour l’autre, le partage de la « 2chevaux » à fleurs et les premières bitures, les boums garages et les premières petites amies… Les frères et sœurs ont partagé joies et rires, mais aussi disputes et colères, la jalousie et la haine parfois, la sauvagerie des règlements de compte qui laissent un goût amer et que la mort emporte sans que jamais plus on ne puisse s’expliquer…

La peine des frères et sœurs adultes est lourde aussi, mais c’est un âge où on se doit de tenir le coup. On a soi-même charge de famille, des responsabilités professionnelles et une route à construire pour sa propre famille. Souvent donc, cette peine-là se tait, s’enfonce aux tréfonds de son cœur, ne trouve pas sa place parmi les douleurs d’autrui qui semblent socialement plus légitimes. Cela faisait plus de 20 ans qu’on ne vivait plus ensemble, cela ne compte donc pas…

Non, cette douleur-là meurtrit un adulte autant qu’un enfant, elle nous renvoie à notre propre mortalité, à la vulnérabilité de notre existence, elle nous rappelle la complicité qui nous manquera à jamais, la fraternité qui nous fait définitivement défaut, elle nous fait honte sur ces conflits jamais résolus et qui paraissent broutilles face au drame survenu.

La douleur des frères et sœurs, enfants comme adultes est immense. Mais elle n’a pas de nom. Pensons-y. Avant de dire « Comment va ta belle-sœur (ou ton beau-frère) », demandons « Comment vas-tu ? ». Avant de s’enquérir des neveux et nièces, pensons à l’ami qui est en face de nous, celui dont le deuil n’a pas de nom.

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