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Deuil et psychothérapie

Lorsqu’un être cher quitte notre vie, qu’on s’y attende ou non, que ce soit de manière brutale ou précédée d’une « longue et pénible maladie », c’est toujours le choc, la douleur, l’anéantissement, la tristesse infinie… Chacun fait ce qu’il peut avec ses propres moyens, avec sa culture, avec ses amis, sa famille, mais nombreuses sont les personnes endeuillées qui ne trouvent pas autour d’elles l’aide dont elles pensent avoir besoin. Elles se retrouvent alors, à tort ou à raison, en face de leur médecin ou de leur psychothérapeute.

Quelques idées générales me paraissent importantes à rappeler.

Premièrement, et c’est essentiel, la souffrance du deuil est normale, même si elle est intense. Il y a, dans l’air du temps, un discours subliminal qui nous dit qu’une vie « bien menée » ne devrait pas amener de souffrance. La médecine semble le confirmer lorsqu’elle se résume à la maladie ou la blessure, comprise comme un accident de parcours, qui se guérit avec un médicament ou du fil et une aiguille, c-à-d un apport extérieur. Même si cela peut paraître simpliste, c’est dans la plupart des esprits ce qui sous-tend l’idée que la souffrance serait la conséquence d’un dérapage ou d’une erreur. Mais toutes les souffrances ne se raccommodent pas de la même manière et en particulier la douleur psychique, qui est inhérente à la vie des humains. Le simple fait d’aimer des êtres qui vont et viennent, qui nous aiment et puis nous quittent génère une souffrance très compréhensible. Etre conscient de notre propre finitude, entreprendre puis échouer, faire des projets qui capotent, ressentir la honte, la déception et de nombreuses autres émotions qui font partie de notre humanité, tout cela démontre que la souffrance fait partie de la vie. Elle est un phénomène normal, sur lequel se sont penchés de tous temps grands maîtres et philosophes, thérapeutes et autres soignants pour tâcher de la comprendre, de la canaliser, de l’accepter, de l’éviter parfois, bref de la vivre le moins mal possible.

Deuxièmement, la souffrance du deuil a sa raison d’être. Elle permet l’expression d’émotions qui, même si elles nous paraissent pénibles, sont celles qui vont au fil des jours nous soulager. Il est bon de les laisser s’exprimer, de laisser la rage se crier et la peine se pleurer, de ne taire ni cacher ce qui nous habite. Non seulement cela permet d’évacuer petit à petit nos tensions, mais nous nous affichons à l’égard d’autrui dans notre vérité du moment et les comportements de nos proches peuvent alors un tant soit peu s’y adapter. La plupart des rituels qui entourent la mort ont entre autre pour rôle de soutenir l’expression de l’émotion, mais dans notre société, ces rituels paraissent souvent morbides et il n’en reste que la veillée parfois, la cérémonie funéraire souvent, toutes deux empreintes d’une grande retenue émotionnelle.

On comprend dès lors qu’il n’est peut-être pas judicieux de museler ces émotions avec des antidépresseurs ou autres psychotropes. Ne confondons pas tristesse et dépression. Bien-sûr, si le médecin sent que la personne est tellement débordée par sa peine qu’elle se met en danger, elle ou ses proches, il n’est pas inutile de la soutenir temporairement pour l’aider à traverser le pire de la crise, mais le travail de deuil est inévitable et nécessaire et la camisole chimique doit donc rester légère et ponctuelle si l’on veut que cette longue digestion de la perte puisse se faire naturellement.

Cela fait du bien, dans ces périodes de grande douleur, d’alterner les moments d’isolement qui nous permettent de nous retrouver seul avec nous-mêmes pour penser, pleurer, nous laisser aller, avec les moments où nous sommes entourés de bons amis à qui confier cette peine qui nous étouffe. Certains nous écouteront gentiment, accueilleront nos sanglots et nos larmes et d’autres n’auront pour fonction que de nous en distraire, les deux sont bons et nécessaires, au gré du temps qui passe. Si on en a l’occasion, cela aide aussi de côtoyer d’autres personnes touchées par le même deuil, avec lesquels on se sent moins seul, on se sent compris sans avoir besoin de parler. Au cours de ce long périple, fait de douleurs et de questionnements, on sent parfois le besoin de se faire aider d’une personne extérieure et compétente, un psychothérapeute. Ce n’est pas obligatoire, mais souvent ça aide à y voir un peu plus clair, à se reconstruire, à exprimer ses émotions sans accabler ses proches, surtout au sein de familles avec enfants où, pour éviter d’alourdir la peine de leurs parents, ceux-ci gardent parfois au fond de leur cœur tristesse et culpabilité et vivent avec « une valise sur le cœur », comme le chante Jacques Brel.

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