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L'homme au complet bleu

« Je me sens costumé avec ce complet bleu, me dit un de mes patients, j’ai tout le temps peur que quelqu’un ne découvre que je ne suis pas cet homme plein de confiance, à l’allure assurée. Je fais tout le temps attention à ce que je dis, j’ai l’impression qu’on m’observe et qu’on m’attend au premier faux pas. »

Cet homme pourtant est un quadragénaire intelligent et sensible, il a fait une brillante carrière professionnelle dans une compagnie internationale, avec de belles et régulières promotions. Il est vêtu avec classe, porte des chaussures élégantes et une cravate discrètement assortie aux fines rayures de sa chemise. Il parle le français avec nuances bien que ce ne soit pas sa langue maternelle et un passé sportif lui a laissé une bien belle carrure ! Bref, il a tout pour être fier de lui ! Et pourtant…

Suite à ce qu’il me raconte, j’imagine volontiers la scène suivante : il se retrouve à devoir présenter un dossier lors d’une réunion avec des représentants de la direction. Un autre volet du même projet est présenté par un collègue de rang inférieur. Ce jeune homme porte aujourd’hui un sympathique veston de toile beige, patiné par les ans. Dès qu’il voit l’homme au complet bleu, il perd confiance.

« Ooh, c’est pas ma chance, se met à penser l’homme en beige, c’est après lui que je vais devoir présenter, ce type a une telle classe, il m’intimide tellement. Il vient d’arriver dans la boîte et domine déjà si bien ses dossiers, je suis sûr qu’aucune de mes erreurs ne lui échappe, je me sens ridicule face à lui. »

Mais le comique de la situation (enfin, peut-être pas si comique que ça…) c’est que l’homme au complet bleu, qui l’impressionne tant, est en train de penser : « Ooh, c’est pas ma chance, je vais devoir présenter juste avant lui… Il est toujours tellement décontracté, ça se voit à sa manière de s’habiller si relaxe, je me sens ridicule dans mon costume classique, tout guindé, costumé en PDG. Il est plus jeune que moi et dégage déjà une telle assurance »

Derrière son timide sourire, l’homme en beige pense : « Il me regarde avec sévérité, c’est ça, je dois lui paraître ridicule avec ce vieux veston délavé, s’il savait comme je l’admire, mais il doit sûrement se rendre compte que je suis en train de perdre tous mes moyens… »

Et l’homme en bleu de penser : « Il sourit doucement, avec cette gentille condescendance qu’il doit certainement ressentir pour les gens de mon espèce, ceux qui essayent de frimer avec leurs vêtements de PDG destinés à camoufler leur manque de sécurité. »

En consultation, mon patient me disait qu’il vivait avec un radar sur la tête, toujours à l’affût du moindre signe qui pourrait lui indiquer ce qu’on attend de lui, ce qu’il convient de faire, avec la peur permanente d’être « démasqué ». Au fond de lui, il ne se connaît pas bien, ne sait pas ce qu’il ressent, ce qu’il désire et se sent donc inquiet, voire perdu s’il n’a pas de signe clair lui venant de l’extérieur. Au coeur de cet homme à la silhouette découplée, se niche toujours le petit garçon qui attend une indication qui lui permettra de comprendre ce qu’il doit faire pour plaire. Parce que jamais durant son enfance, il n’a eu l’impression d’être aimé pour lui-même, sans devoir prouver quoi que ce soit, juste parce qu’il existait en tant qu’enfant de ses parents, tout simplement. S’est inscrit en lui la certitude qu’il ne valait rien s’il ne donnait pas satisfaction claire aux désirs de ceux dont sa survie dépendait. Il devait convenir, prouver, satisfaire…

Il a donc développé un flair très fin qui lui permet de détecter très vite ce que l’autre attend. Ce système efficace a marché pendant de longues années et les résultats étant de nature assez efficace, il lui a fallu longtemps et quelques incompréhensibles déceptions pour qu’il se pose enfin les questions qui l’ont amené à réfléchir, avant qu’il ne soit trop tard : « Derrière quoi je cours ? Pourquoi cette peur d’être découvert ? Qu’est-ce que je vaux vraiment, au-delà de mon allure extérieure ? Qu’est-ce que j’aime vraiment ? Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire de la tranche de vie qui se présente à moi ? » Plus dur encore parfois : « Pourquoi n’ai-je pas de vrais amis ? Pourquoi ces deux divorces ? Dois-je vraiment continuer ce métier que je n’aime pas ? Pourquoi mes enfants me fuient-ils ? Pourquoi cette impression que tout sonne faux dans ma vie ? »

Lorsqu’on se sent plein de doutes et de questions, même si la crise n’est pas véritablement violente, un temps de réflexion et de clarification avec un thérapeute expérimenté nous aidera à y voir clair, à retrouver confiance en soi, à repenser sa vie d’une manière qui nous apportera peut-être enfin la satisfaction que l’on mérite, à commencer par oser être vraiment soi-même, sans camouflage excessif, ce qui implique de se connaître pour pouvoir choisir en conscience lorsqu’un choix est possible ou accepter sans angoisse ce qui se présente sur notre chemin de vie…

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