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L'écoute des personnes en souffrance

Ce texte est destiné à toute personne qui se sent concernée par la qualité de la relation et en particulier par l’écoute et l’accompagnement des personnes en souffrance. Ayant consacré une large partie de ma vie professionnelle à la formation et à la supervision des soignants confrontés à la maladie grave et à la mort de leurs patients, je serai amenée à y puiser quelques exemples, mais d’autres nous montreront que cette qualité d’écoute concerne finalement tout le monde et s’applique volontiers à des événements de tous les jours. Nous allons voir ensemble comment éviter les pièges les plus fréquents et améliorer notre relation vers plus de respect et d’attention à l’autre.

1. Introduction

Écoute de la souffrance.
De la souffrance de vivre.
D’être malade, handicapé.
De se sentir vieux, faible, dégradé.
Souffrance de se sentir abandonné, mal aimé, seul, inutile, déprimé...
Souffrance de l’existence humaine, souffrance “existentielle” à laquelle celui qui accompagne, qui écoute ne peut souvent rien changer.

En effet, la plupart du temps nous ne pouvons déjà pas modifier les événements de la vie d’autrui: la maladie grave, la vieillesse, le deuil, la dépression, la pauvreté, la séparation, la mort... Mais, nous ne pouvons encore moins agir sur le vécu des souffrants, la façon dont ils vivent ces événements traumatisants. Chacun vit les étapes de sa vie comme il veut ou comme il peut et nous savons bien que la manière dont chacun aborde la vie dépend de son tempérament et de multiples expériences, influences, rencontres et autres modèles, qu’elle sera liée à son éducation, à son milieu socioculturel, à son niveau d’études, à son épanouissement psychologique, son sexe, son âge, etc...

2. Etre ou faire

Cette prise de conscience est importante parce qu’elle nous permet de reconnaître que nous sommes souvent confrontés à notre impuissance. Et dans une société où l’action et l’efficacité sont des valeurs très diffusées, nous risquons vite, si notre pouvoir d’agir ne peut s’exercer, de nous sentir très démunis, voire inutiles et dès lors de nous détourner de la personne, parce que nous nous sentons mal à l’aise, étant si peu habitués à nous contenter de juste être là, d’écouter, d’aller à sa rencontre... Ce désintérêt apparent engendre une blessure supplémentaire chez les souffrants, qui se plaignent fréquemment de l’indifférence des autres. Certains accompagnants le sont peut-être vraiment, mais nombreuses sont les personnes qui se sentent réellement touchées par la souffrance d’autrui, mais qui, ne sachant comment agir, s’en éloignent, l’évitent et par là même confirment la personne dans son sentiment d’abandon, de solitude et d’incompréhension.

L’écoute de la personne en souffrance comme nous l’entendrons ici est donc une écoute respectueuse, non directive, attentive, dont le propos essentiel est de permettre à la personne de s’exprimer aussi librement qu’elle le veut, sans qu’elle ne se sente jugée, ni dirigée, sans qu’elle soit obligée d’entendre nos commentaires, nos avis, nos conseils, ni nos expériences personnelles que nous décidons de lui raconter parce que “ça peut toujours l’intéresser” (mais surtout, soyons honnêtes, parce que nous aussi on aime parler de soi !)

3. L'intention et le résultat

Peut-être vous souvenez-vous de moments où vous aussi, vous vous êtes sentis mal, déprimés, malheureux, endeuillés, malades... Moments où vous avez peut-être été gentiment entourés de personnes bienveillantes qui, avec les meilleures intentions du monde, ont essayé d’agir sur votre souffrance :

en vous donnant des conseils :

Partez en vacances, changer d’air vous fera le plus grand bien...
Ne reste pas dans cette maison, cela te rappellera toujours ces mauvais souvenirs…

en vous donnant leur avis sur la question :

Tu sais, moi je crois que si tu n’avais pas dit ça, il n’aurait pas réagi de cette façon...
Tu ferais mieux de rompre, cette relation ne te fait aucun bien…
Moi, je ne supporterais pas ça, j’annulerais tout de suite…

certains poussent même l’intrusion jusqu’à vous mettre leurs propres mots en bouche :

Tu n’as qu’à lui dire: Arthur, j’ai bien réfléchi, maintenant ça doit cesser...

et ces mêmes bonnes intentions serviront de muselières à l’expression de votre souffrance:

Allons, ne parle plus de ça, te lamenter n’y changera rien...
Tais-toi, ne pleure pas…
Il n’y a pas de raison de t’en faire comme ça, ce n’est finalement pas si grave, ça pourrait être pire…
N’aie pas peur, tout finira bien par s’arranger...
Allez, regarde tes enfants, ils sont splendides...
Réjouis-toi, il fait délicieux dehors...

Lorsque une personne bien intentionnée s’adresse à nous de cette manière, nous ressentons certainement qu’elle essaye de nous faire du bien, mais en même temps qu’elle n’y arrive pas... Parce que la plupart du temps, nous sommes touchés par son intention que nous sentons toute affectueuse mais ce qu’elle nous dit est inapproprié, ne nous aide pas, au contraire cela peut être ressenti comme énervant, minimisant, lassant, non respectueux de ce que nous vivons et ressentons à l’intérieur de nous...

L’intention était d’aider, mais le résultat n’est pas atteint ! L’ennui, c’est qu’ici l’intention ne suffit pas, c’est le résultat qui compte ! Il ne suffit pas de vouloir faire du bien. Cela ne s’improvise pas avec seulement son bon coeur. Il convient également de réfléchir, d’observer, de se remettre en question. Ce qui nous amènera peut-être à devenir plus conscients et capables de quitter le regard “égocentré” sur notre propre intention, pour porter un regard “relationnel” sur le résultat à atteindre. Et de vraiment s’intéresser à l’autre, avec le respect de son altérité et de ses différences, peut-être même avec humilité, c’est-à-dire en sachant qu’au fond, je ne sais rien de lui, qu’il est pour moi un mystère vivant...

Moi, ça me ferait du bien qu’on m’aide à penser à autre chose, mais lui qu’est-ce qui lui ferait du bien ?
Moi, je ne supporterais pas qu’on me cache la vérité, mais lui ?
Moi, quand je me sens paumé, j’aime qu’on me donne des conseils, mais lui?

D’une certaine façon, c’est un peu comme si nous avions à écouter un MARTIEN!

4. Le Martien

En effet, si nous étions un jour amené à devoir vraiment accompagner un Martien dans sa souffrance nous serions bien démunis!

Comment souffre un Martien?
Comment vit-il cette hospitalisation?
Comment ressent-il le fait d’être séparé de sa famille?
Quelle importance a la famille pour un Martien?
Est-ce qu’il est fort sensible à la douleur?
Est-ce qu’il pleure quand il est triste?
Comment puis-je me rendre compte de sa tristesse (ou de sa colère...) s’il ne l’exprime pas clairement?
Qu’est ce que ça lui fait de devenir dépendant des autres?...

Et autant de questions que nous pourrions nous poser pour tous ceux que nous choisissons d’accompagner, parce que chacun est si différent de son frère, parce que bien qu’Humains, nous sommes tous un peu Martiens les uns pour les autres ! Même les gens que nous pensons connaître, même ceux qui partagent notre vie et fort probablement le souffrant que nous accompagnons. Nous ne savons pas vraiment ce que c’est d’être vieux quand on est jeune, ni d’être un homme quand on est une femme, nous ne savons pas ce que c’est d’être au chômage quand on n’y a jamais été, ni d’être immigré quand on vit sur sa terre natale. Mais un immigré reste un Martien pour un autre immigré, de même qu’un chômeur ne sait pas vraiment ce que ressent un autre chômeur...

Or nous observons souvent que les mêmes souffrances unissent des individus. Par exemple, l’Association des Veuves, des Parents d’Enfants trisomiques, les Malades de la Sclérose en plaques, les Femmes mammectomisées, etc... Si ces associations existent, il n’est pas à nier que les individus qui s’y retrouvent s’apportent mutuellement de l’aide. Cependant, il s’agit le plus souvent d’une aide matérielle, non négligeable certes, mais qui a ses limites. Nous pouvons nous sentir unis, solidaires les uns des autres parce que nous partageons les mêmes événements, mais le vécu intime de chaque individu reste unique. Nous ne pourrons jamais nous mettre tout à fait “dans la peau” de l’autre...

5. Les faits et le vécu

Lorsqu’on intervient mû par ces “bonnes intentions” à l’égard de quelqu’un qui pleure par exemple et qu’on observe qu’ensuite il ne pleure plus, la plupart du temps on s’en satisfait en pensant qu’il n’est plus triste, puisqu’il a retrouvé le sourire ! Cette conclusion est malheureusement basée sur un raccourci bien confortable mais complètement erroné, qui consiste à se satisfaire de l’idée que si l’expression de l’émotion a disparu, c’est que l’émotion a disparu. (S’il ne pleure plus, c’est qu’il n’est plus triste...) Nous l’aidons effectivement à sécher ses larmes mais peut-être aussi à ravaler sa tristesse, qu’il gardera en lui en sentant confusément que cela ne nous intéresse pas...

Prenons un exemple dans la vie de tous les jours. A la sortie de l’école, une maman attend son petit garçon de 4 ans qui arrive en pleurant: « Maman, y a Jérémie qui a pris mon camion.. ».

Que répondent la plupart des mamans ?

la mère-éducatrice: Et bien voilà, comme ça tu apprendras à faire plus attention à tes jouets !
la mère-culpabilisante : Je t’avais bien dit de ne pas apporter de jouets à l’école!
la mère-sauveuse : Viens, on va aller le rechercher…
la mère-compensatrice : Oh! Mon chéri ! Viens, on va prendre une bonne glace pour se consoler !
la mère-minimisante : C’est pas grave ! Tu en as encore tant à la maison !

Malheureusement aucune ne prend vraiment son petit garçon au sérieux et ne s’arrête un moment dans sa course pour lui dire “Raconte” et l’écouter...

Parce qu’un enfant dira dans ses pleurs :

C’était le camion que Bon-Papa m’avait donné... (sous-entendu avant sa mort) et cela veut dire que CE camion est important, qu’il doit être récupéré mais à travers ça, l’enfant nous parle de son grand-père et de sa tristesse de l’avoir perdu, ce qui nous amènera à en reparler avec lui et par là même à lui permettre d’avancer petit à petit dans son deuil.

Un autre enfant par contre, hoquettera :

Les autres, ils sont tous plus forts que moi ! ce qui nous indique qu’il se sent faible face à ses pairs, qu’il n’a pas confiance en lui, ne sait pas bien se défendre et en allant récupérer le camion à sa place, on le confirmerait précisément dans son sentiment d’infériorité ! Il conviendrait éventuellement ici de chercher avec lui, en lui laissant un maximum d’initiative, comment l’aider à récupérer lui-même son camion.

Or la plupart de ces mères étaient certainement pétries de bonnes intentions... Mais ce ne sont pas les événements qui traumatisent, c’est la façon dont ils sont vécus.

Un autre exemple : nous pouvons observer sans trop de difficulté autour de nous que ce n’est pas le divorce (l’événement) qui traumatise les enfants, mais la façon dont les parents le vivent.

Un autre exemple encore : Imaginons que je rencontre une amie au coin de la rue et qu’elle me dise:

Figure-toi qu’on a surpris mon fils en train de voler à l’étalage!

Si je me laisse aller à ma curiosité, je risque de poser des questions sur l’événement :

Où ça ?
Et qu’est-ce qu’il a volé ?
C’est un gardien du magasin qui l’a attrapé ?
Tu crois que c’est la première fois ?

Bien sûr, en la questionnant de la sorte, je m’intéresse quand même à son histoire, ce qui est largement mieux que d’émettre un jugement, lui donner quelques conseils éducatifs ou de l’informer de ce que je ressentirais si ça devait arriver à mon fils ! Néanmoins, reconnaissons que mes questions me font dériver hors de la rencontre avec mon amie elle-même. En l’invitant simplement à en parler librement, je verrai ce qui la préoccupe vraiment dans cet événement et mon attention, restant centrée sur la façon dont elle vit les choses, l’invitera probablement mieux à exprimer ses préoccupations et le dialogue qui s’en suivra me permettra de la rejoindre :

dans sa souffrance de mère

Pourquoi il me fait ça, à moi ?
J’en ai pas dormi pendant deux nuits !
J’arrive plus à me concentrer à mon boulot…

dans sa honte :

L’horreur, c’est quand j’ai dû aller le rechercher au commissariat !
Le regard des gens…Tu peux pas savoir…

dans sa culpabilité :

Je me disais bien que je n’étais pas une très bonne mère, mais je ne m’attendais quand même pas à avoir fait un délinquant ! J’ai vraiment tout raté…

dans ses difficultés de couple :

Je panique en pensant que ce soir, je vais devoir tout raconter à Robert ! Ca va assez mal entre nous pour le moment…
Pfff… C’est vraiment le fils de son père celui-là !

ou dans sa fierté :

Quelle audace, quand même! J’aurais jamais osé !

Au-delà de ce qu’elle dit, j’écoute ce qu’elle vit. En effet, l’écoute des événements ne nous donne bien souvent que des indications concrètes sur les gens que nous rencontrons mais ne nous renseigne pas sur la manière dont ces événements sont ressentis, qui reste personnelle à chacun

Un bénévole face à un grand malade nouvellement hospitalisé:

A-t-il des enfants ?
Oui.
Ah ! Heureusement !

Heureusement ? Pourquoi ? Nous n’apprenons pas du tout, à travers ce simple oui, qui ne nous renseigne que sur les faits, comment ce malade vit le fait d’avoir des enfants. Ils représentent peut-être une grande sécurité pour lui, mais peut-être aussi le premier clou de son cercueil... Ils sont peut-être pour lui un souci supplémentaire..

6. Ici et maintenant

On entend parfois dire que la rencontre d’écoute doit se vivre ici et maintenant. « Hic et nunc ». Qu’est ce que cela implique ?

Une première conséquence au respect de cette règle sera de nous empêcher de nous évader hors de la rencontre présente, en restant ici, c’est-à-dire que la personne en souffrance à laquelle j’accorderai mon attention sera toujours celle que j’ai en face de moi, et non celle dont on parle. Par exemple, si je rends visite à un malade à domicile, tant que je suis dans sa chambre, il reste l’objet central de mon écoute, de façon clairement prioritaire, mais lorsque je me retrouve dans le corridor avec son épouse, c’est elle qui devient immédiatement la personne en souffrance à laquelle je m’intéresserai. Elle est en souffrance d’accompagner un mari qui décline de plus en plus, elle a peut-être peur de le perdre, elle a aussi besoin d’être écoutée. Même - et c’est là que nous avons tendance à déraper - si elle ne parle que de la souffrance de son mari. Par “contagion”, nous aurons volontiers tendance à nous mettre également à parler de lui et de cette manière, nous quitterons cette femme qui à l’évidence, souffre également...

Rester centré sur ce qui se passe maintenant permet à la personne que j’écoute d’exprimer comment elle porte aujourd’hui la charge de ses souffrances. Cette attention lui permettra peut-être de mettre des mots sur ce qu’elle ressent maintenant et de prendre la mesure de l’évolution de ses sentiments depuis la dernière rencontre.

On pourrait dire qu’en quelque sorte chaque rencontre se vit un peu comme si c’était la première et la dernière.

La première parce que je m’ouvre à la rencontre aujourd’hui, vierge de tout a priori. Bien sûr, j’ai appris au cours de rencontres précédentes une foule de choses sur cette personne, mais je les laisse dans ma “bibliothèque”, dans ma “banque de données”, elles me serviront le cas échéant, mais elles ne constituent pas le bagage avec lequel je reprends la relation. Ce serait faire fi de tout ce qui a pu se passer en mon absence et qui a fait évoluer le souffrant d’une façon ou d’une autre.

La dernière parce que tout ce qui se dit aujourd’hui doit être entendu aujourd’hui. Il n’est pas rare en effet qu’un écoutant esquive la réception d’un message difficile à entendre parce qu’il le confronte à son impuissance ou simplement à l’horreur de ce que vit le souffrant. Certaines phrases nous laissent effectivement sans voix mais si elles sont exprimées, non seulement elles doivent être entendues, mais il s’agit encore de les accueillir avec respect et de manifester de façon claire pour le souffrant qu’il est entendu, qu’il est reconnu.

7. Les règles de l'écoute respectueuse

Plutôt que de nous enliser dans un développement théorique qui risque de devenir un peu fastidieux, laissons nous porter par une image qui résume bien le concept de l’écoute comme nous l’entendons ici.

Écouter la souffrance, c’est un peu comme si, pendant le temps de la rencontre, je m’asseyais sur le siège du passager d’une petite voiture conduite par le souffrant. Il s’agit de “sa voiture de vie”, qu’il reçoit comme chacun de nous à la naissance, avec laquelle il parcourt les hauts et les bas de la vie et qu’il quittera au moment de sa mort. Notons déjà ici qu’il roule sans nous depuis des années comme il veut ou comme il peut, que nous sommes loin d’être les seuls à nous asseoir sur ce siège et que son chemin continuera encore après notre passage, ce qui est une invitation à une certaine humilité, ou en tous cas à rester à sa juste place. Notons également que prendre place à ses côtés constitue un acte volontaire et clair qui implique quelques attitudes à éviter et d’autres à développer.

Voyons cela ensemble.

7.1. Le frein

De même que le passager n’a pas à freiner à la place de conducteur, (sauf en cas de danger ! Nous ne sommes jamais obligés de vivre des rencontres qui nous sont intolérables. Notre écoute serait dans ces conditions probablement assez nulle !) je dois veiller à éviter toute attitude, verbale ou non verbale, qui a pour effet de ralentir ou d’arrêter l’expression libre de la personne que j’écoute.

Attitudes verbales :

Mais qu’est ce que tu dis là !
Tu exagères !
Mais non, voyons, tu as l’air au contraire d’aller beaucoup mieux!
Il n’y a pas de raisons que tu sois triste comme ça !
Mais non, ma chérie, tu te trompes !

Ou encore, un père à son enfant adolescent qui lui exprime sa difficulté de vivre :

Tiens, prends ça (un billet de 50 euros) et va t’acheter quelque chose qui te plaît (et sous-entendu, arrête de me parler de ta souffrance, je ne peux rien y faire et je déteste me sentir impuissant !)

Attitudes non-verbales :

Écouter avec déjà une main sur la poignée de la porte ou avec un air distrait, regarder l’heure... Bien souvent ces attitudes sont le fait de personnes qui n’ont réellement pas le temps maintenant et qui n’arrivent pas à le dire mais elles devraient postposer la rencontre vers un meilleur moment. Bien sûr, cela peut être frustrant pour la personne qui cherche à s’exprimer, mais en compensation on lui offre une garantie de meilleure écoute en lui réservant une plage de temps durant laquelle on pourra lui être entièrement disponible. Il suffit de l’exprimer clairement.

... qui a pour effet ...

Il ne suffit donc pas d’éviter d’avoir l’intention de freiner, mais d’observer si nos attitudes “bien-intentionnées” n’ont pas pour effet d’empêcher mon interlocuteur de s’exprimer librement jusqu’au bout de ce qu’il a à dire.

Observons combien il est facile d’obtenir l’effet d’un coup de frein en prenant pour exemple une question fréquemment posée à quelqu’un qu’on souhaite apparemment aider :

Qu’est ce que je peux faire pour vous ?

Honnêtement, reconnaissons que la réponse la plus habituelle est “Rien” ! Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une question fermée et même doublement fermée !

Qu’est ce que je peux faire pour vous ?

Je implique ici que nous nous proposons nous-même pour lui apporter de l’aide et faire traduit qu’il s’agit de me trouver une action. Une action que je puisse faire.

Or bien souvent, l’effort de me trouver quelque chose à faire représente une complication trop lourde pour le souffrant. De plus cette option risque de le gêner ou le culpabiliser parce que c’est moi qui vais travailler pour lui.

On peut dès lors se demander, alors qu’on observe de façon si fréquente que cette question amène quasi chaque fois la réponse “Rien”, pourquoi on continue à la poser ! Chacun sera libre d’explorer en conscience sa tendance à utiliser des voies sans issue...

Mais si je persiste dans mon intention sincère d’aider la personne à se sentir mieux, je pourrai toujours choisir une formulation qui ne me pose pas en sauveur mais qui au contraire place son bien-être au centre de la question, de la façon qui lui convient le mieux :

Qu’est ce qui pourrait vous faire du bien ?

Nous observerons alors un éventail de réponses englobant notamment :

des issues qui concernent quelqu’un d’autre que moi :

Si seulement ce médecin pouvait m’expliquer ce que j’ai... et là nous pourrons explorer avec elle pourquoi cela ne se passe pas et éventuellement comment y remédier,

des issues qui me demandent de ne pas être là:

J’aimerais tant pouvoir me reposer un peu...

ou encore des souhaits obsédants que nous savons irréalisables, mais en parler un peu est tellement soulageant :

J’aimerais tant que mon mari soit encore là ! C’est si lourd d’être seule face à tout ça !

Nous observons par cet exemple, la richesse d’une question ouverte qui permet une multitude de réponses sans que je n’en aie à priori la moindre idée, face à une question fermée qui centre la réponse sur ma propre préoccupation.

7.2. L’accélérateur

De même que le passager doit s’abstenir de mettre les pieds sur l’accélérateur, l’écoutant devrait éviter les attitudes, verbales ou non verbales, qui ont pour effet de faire s’exprimer le souffrant au-delà de sa parole libre. Ce qui équivaut en fait, à le faire parler. (A lui tirer les vers du nez, comme on dit communément !) Nous porterons donc ici notre attention sur les questions que nous poserons, pour éviter toute intrusion, toute curiosité non respectueuse. Cette règle implique aussi un respect du rythme de la personne, ainsi que de ses silences.

Évoquer le respect des silences m’invite à faire une remarque, également valable pour les regards (faut-il regarder la personne qu’on écoute ?) et pour le toucher (peut-on la toucher, comment savoir si ça lui fait du bien ?). La première question à se poser est : Suis-je moi-même à l’aise dans ce silence ? (ou ce regard, ou ce toucher...)

Si la réponse est non il vaut sans doute mieux éviter de persévérer dans une attitude qui, même si son intention est le respect de l’autre, n’aura finalement pour effet que de lui transmettre notre malaise.

Si nous pouvons répondre oui, il convient alors d’observer finement si notre silence (ou regard ou toucher) est vécu de façon agréable, soutenante, apaisante ou réconfortante par celui auquel il s’adresse. Pour que cela n’ait en somme ni l’effet d’un coup de frein, ni d’un coup d’accélérateur.

7.3. Le volant

De même que le passager ne prendra pas le volant en main, l’écoutant veillera à éviter toute attitude, verbale ou non verbale, qui aura pour effet de faire dévier celui qui s’exprime du cheminement naturel de son expression. Ici s’inscrivent toutes les suggestions, conseils, questions et autres bonnes idées :

Et pourquoi tu ne lui en parlerais pas?
Dites-leur qu’à partir de demain, ils ne peuvent plus rester !
Tu devrais vraiment te trouver un autre travail !
Tu n’as qu’à laisser tomber maintenant !
Vous devriez essayer autrement…

Ces remarques envoient le souffrant sur une piste qui n’est pas la sienne, qu’il n’a pas choisi d’explorer. Lorsqu’on observe de tels dialogues, on entend la plupart du temps des réponses :

soit négatives:

Mais non, ce n’est pas possible, parce que ...
J’y ai déjà pensé mais...

soit évasives, sans aucune conviction :

Oui ? Tu crois?...

mais rarement bien positives, comme

Mais quelle bonne idée, je n’y avais pas pensé !

Eviter ces malencontreuses tentatives constitue un gain de temps et contredit donc l’idée qu’écouter demande du temps !

Il peut nous arriver d’avoir de bonnes idées pour autrui bien sûr, mais il est plus heureux que le souffrant y arrive par son propre cheminement afin que ces éventuelles solutions collent au plus près à ses besoins et capacités et aussi parce que le fait d’en avoir eu l’idée lui-même lui rendra peut-être un peu de confiance et de dignité. A nous de l’y aider avec doigté. Mais seulement quand le souffrant nous donnera des signes témoignant qu’il essaye de se dégager de l’ornière…

A quoi as-tu déjà pensé ?
Quelles sont les solutions qui s’offrent à vous ?

Le frein, l’accélérateur et le volant représentent les attitudes à éviter. Venons en maintenant aux attitudes à développer.

7.4. Les phares

Dans cette petite voiture, l’écoutant a accès aux phares. Pas les grands phares qui prévoient où la voiture va aller, mais les petits phares qui éclairent quelques mètres devant la voiture, qui n’ont aucune initiative et obéissent à tous ses mouvements.

Trois interprétations se dégagent de cette image : les phares accueillent, les phares éclairent et les phares lisent…

7.4.1. Les phares accueillent

La lumière des phares précède la voiture, lui ouvre la route. Elle traduit toutes les attitudes d’accueil

Qu’elles soient verbales:

Je vous écoute...
Viens, installons-nous ici, nous ne serons pas dérangés et je pourrai t’écouter à l’aise...
Je peux rester près de vous aussi longtemps que vous en aurez besoin, jusqu’à l’heure de clôture des visites…

ou non verbales :

arrêter ses activités,
s’asseoir,
montrer son attention,
soutenir le discours par des mimiques qui encouragent la parole, éventuellement prendre la main, etc...

7.4.2. Les phares éclairent

Les phares aident le conducteur à voir où il va et lui permettent de faire le point sur sa route. Ils traduisent toutes les interventions qui expriment avec mes mots ce que je perçois, ce que je crois comprendre de ce que vit le souffrant, j’essaye de clarifier.

Si je crois avoir compris, je peux reformuler, synthétiser de façon affirmative :

Donc, en fait, ce qui est le plus pénible pour vous, c’est l’absence de vos enfants...
En vous écoutant, je me rends compte que ça a dû être vraiment dur pour vous, cette histoire !

Si je suis moins sûr, j’utiliserai une forme hypothétique :

Ce que tu veux dire, c’est que ces tensions te minent ? C’est ça ?
En fait, il me semble, en vous écoutant, que vous vous sentez culpabilisée, non?

Si je ne comprends vraiment pas, je tâcherai de synthétiser de manière interrogative

Mais qu’est ce qui est prioritaire, finalement, dans tout ça ?
Et toi, qu’est ce que tu en penses ?

7.4.3. Les phares lisent

Ces phares ont également pour fonction de lire ce qu’exprime la personne de façon non verbale :

Ca n’a pas l’air d’aller très fort, ce matin... Qu’est ce qui se passe?
Vous me paraissez bien préoccupée...
Je te sens un peu triste quand tu dis ça...
Je vois que c’est encore très douloureux…

En m’adressant à elle de la sorte, j’invite la personne à s’exprimer mais ne la force en rien. Elle peut très bien me répondre évasivement et je respecterai sa réserve.

7.5. Dans la voiture

La dernière règle porte sur le fait que je suis assis dans la voiture. Je ne suis pas spectateur extérieur, relativement peu atteint par ce que vit le conducteur. Assis à côté de lui, je sens aussi les cahots, les chocs et les dérapages…

Je ne suis donc pas indifférent à ce qu’il ressent, cela me touche, m’émeut, me bouleverse éventuellement. Et je peux parler de ce que je ressens en écho à ce qu’il vit. Je peux exprimer ce que cela me fait d’avoir perçu sa souffrance, d’avoir été témoin, d’avoir reçu sa confiance en même temps que sa confidence. Ce sont ces mots là qui le rendent vivant face à moi, qui le font exister en tant que souffrant, c’est vraiment là qu’il se sent reconnu. Etre reconnu dans sa souffrance est un besoin essentiel de tout souffrant qui cherche à s’exprimer.

J’ai été si touché de voir toute la patience dont vous avez fait preuve durant la maladie de votre mari...
Je me sens très préoccupé par ce qui t’arrive et en même temps, assez impuissant...
Je me rends bien compte de la situation dans laquelle tu te trouves…
Oui… Je vois… C’est dur ça…

8. Conclusions: Libres mais conscients

Chacun reste bien entendu libre d’écouter comme il l’entend, personne ne devrait nous dire en cette matière ce qui est bon ou non, mais si nous souhaitons rester tout à fait honnête à nos propres yeux, il importe de ne pas porter une casquette en pensant en porter une autre !

La casquette “écoute respectueuse” n’est pas impunément interchangeable avec celles des “conseils”, des “interventions éducatives”, des “avis personnels”, des “généralités sur la question”, des “interventions minimisantes” ni des “passages à l’acte” !

Toutes ces autres casquettes, nous pouvons bien sûr nous les poser sur le chef quand bon nous semble, du moment que nous restons conscients de notre choix d’intervention et de ses conséquences sur la relation avec la personne en souffrance à laquelle s’adresse notre attention.

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