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Une société castrante ?

Un jeune homme en tue un autre pour un MP3… Le procès relance un débat maintes fois remis sur la table : la recrudescence de la violence des jeunes.

Les spécialistes de la question déplorent le manque de statistiques fiables sur le sujet et l’absence d’études sur les causes immédiates et profondes du phénomène, mais de nombreux intervenants, invités sur les plateaux de télévision ou s’exprimant dans la presse écrite émettent des hypothèses, les unes intéressantes et fondées, les autres douteuses ou critiquées…

Quoi qu’il en soit, pour l’intérêt même du débat, ô combien nécessaire, il convient de l’élargir aux diverses expressions de la violence dans la société et d’oser s’interroger honnêtement : qu’y a-t-il de commun entre ce jeune homme dont l’agression ôte la vie à un innocent pour acquérir un objet qu’il convoite, le jeune Serbe qui poignarde le directeur de son école, le hooligan qui met le feu au stade, le voyou qui bouscule une vieille dame pour lui arracher son sac, celui qui tue son copain pour une cigarette refusée, celui qui cambriole et menace de son revolver une famille terrorisée, celui qui abat froidement des enfants dans une crèche, celui qui vole les voitures ou les autoradios, celui qui braque un fourgon postal, agresse les jeunes femmes dans la rue, kidnappe et viole les petites filles, celui qui organise détournements d’avions et autres attentats terroristes ? Qu’ont-ils tous en commun ? La misère ? Pas toujours. L’âge ? Certainement pas. L’origine sociale ? Pas non plus. La religion ou la nationalité ? Nous savons que non…

Chacune de ces hypothèses ouvre des pistes intéressantes, certes, mais dans tous les débats et réflexions sur l’origine de la violence, le silence est lourd, et sans doute significatif, sur un des aspects que tout le monde observe, mais dont on tire bien peu de conclusions efficaces : la violence physique est très largement masculine.

Rien de nouveau, me direz-vous, depuis la nuit des temps, c’est l’homme qui cogne et qui attaque, mais c’est aussi lui qui protège et défend, tant son territoire que sa famille. C’est vrai. Sans lui la race humaine n’aurait probablement pas supplanté toutes les autres, c’est lui qui s’est battu contre les mammouths, qui a assommé les ours des cavernes, qui a construit les huttes et fendu du bois pour qu’on puisse s’y réchauffer. C’est lui qui fait la guerre, mais c’est aussi lui qui chasse l’ennemi.

Nous ne nierons point qu’il existe aussi une certaine forme de violence féminine. Nous en entendons parfois parler, mais elle est tellement rare qu’on s’en étonne quand elle arrive, au point parfois d’en rire (au détriment des hommes battus par exemple) ou d’en écrire un article « à la une » tellement le phénomène est préoccupant et significatif de frustrations extrêmes, comme lorsqu’une femme se fait kamikaze…

Il ne s’agit pas non plus de condamner les hommes ni de les culpabiliser, mais de s’interroger sur un aspect possible de la genèse de cette violence physique, qui semble constituer un tabou ou tout au moins un critère largement ignoré dans les débats publics.

Il est évident qu’à notre époque très politiquement correcte, c’est une question qui gêne. Il semble qu’il y ait immédiatement un repli prudent lorsqu’il s’agit de s’interroger sur une communauté, quelle qu’elle soit. En cette époque d’individualisme et de liberté, on a sans doute peur de faire des amalgames, de généraliser et on peut le comprendre. La tendance est à la prudence, à la nuance, c’est une réponse humaine et logique, qui fait suite à des siècles durant lesquels la stigmatisation d’une communauté ne préoccupait pas les foules.

Mais s’interroger ne signifie pas condamner, ni même accuser. Sans une réflexion qui ose examiner objectivement chaque aspect du phénomène, certes complexe, aucune piste un tant soit peu réaliste ne pourra être proposée. La violence physique des jeunes dans notre société occidentale semble être un phénomène en recrudescence, certainement très préoccupant, et largement masculin…

Or que constatons-nous lorsqu’on examine l’évolution de la place de l’homme, du Mâle, dans notre société au cours des siècles ?

Sans entrer dans les détails d’un véritable cours d’histoire, force est de reconnaître que le rôle de l’homme a été singulièrement remis en question par diverses évolutions notoires au cours du XXème siècle, qui touchent profondément sa force masculine et sa fonction virile.

De tous temps, la société humaine a eu besoin de la force musculaire de l’homme, de sa fougue, de cette violence animale qui avait sa raison d’être, qui était nécessaire. Or depuis quelques décennies on en a de moins en moins besoin. Tant par le développement de la technologie qui nous libère du besoin de fendre des bûches ou de construire des maisons nous-mêmes, que par l’évolution concomitante des femmes, qui ayant accès à de nouvelles professions, plus intellectuelles, se dégagent de la dépendance matérielle aux hommes, tant musculaire que financière. (Cela ne veut pas dire, Messieurs, qu’elles n’apprécient plus vos biscoteaux et autres signes de richesse qui leur apporteraient confort et sécurité, cela signifie simplement qu’elles en sont moins dépendantes). Le rôle de l’homme protecteur diminue, celui du défenseur de la patrie aussi : l’homme soldat n’est plus valorisé, le prestige de l’uniforme s’estompe, ainsi que l’incontestable respect de l’autorité. Le frère ne domine plus sa sœur, le patriarcat est en berne et avec lui disparaît le trône du père. La pilule s’est généralisée et l’atteint dans sa puissance de reproducteur, il n’a plus le contrôle de sa fertilité. Dégagée des risques de maternité, la femme libère sa sexualité et développe des exigences nouvelles qui le remettent profondément en question dans sa virilité.

A l’évidence, en Occident, la société longtemps dominée par les valeurs sociales masculines (autorité, responsabilité, hiérarchie, compétition, règlement des problèmes par la force, patriotisme, règles, médailles et punitions…) amorce depuis quelques décennies une ère de valeurs sociales féminines (amour, partage, douceur, langage mesuré, négociation, compromis, assistance psychologique, circonstances atténuantes…). Il n’est pas question ici de juger du bien fondé de cette évolution. C’est comme ça et c’est tout ! Pour le meilleur et pour le pire.

Mais que faisons-nous alors avec cette force masculine naturelle, qui est si belle et efficace quand elle est utile, mais qui devient sauvage quand elle explose hors des lois de la société ? Où peut-elle s’épanouir ? A quoi sert-elle encore dans la société actuelle ? Comment éduquons-nous nos garçons sur ce plan-là ? Et en particulier dans nos écoles ? Si l’on interroge les professeurs sur l’élève qui leur a donné le plus de fil à retordre en matière de discipline, c’est toujours un garçon, tandis que l’élève qui leur a laissé le meilleur souvenir est autant une fille qu’un garçon… Cela devrait faire réfléchir.

Nous avons tant raboté les différences entre les sexes que nous en avons perdu de vue ce qui en faisait l’identité. Finies les écoles non-mixtes, aux oubliettes les travaux de couture pour les filles pendant que les garçons allaient aux « travaux manuels », mêmes sports et mêmes cours de gym pour les deux sexes, même éducation pour tout le monde. Et dans la foulée, mêmes vêtements, mêmes jeux, mêmes interdits et punitions, mêmes règles de conduite…

Non, je ne préconise pas de revenir aux années 50 ! Non, je ne dis pas « donnez des poupées aux filles et des camions aux garçons » ! Je suis persuadée que cette évolution était inévitable et qu’elle est riche de bienfaits. Mais c’est un peu comme si on avait jeté le bébé avec l’eau du bain, on ne sait plus très bien quoi faire de la différence des sexes. Dans les années soixante, il était même largement admis que c’était précisément parce qu’on offrait aux filles des poupées ou des mini-casseroles qu’on en faisait de pitoyables femmes au foyer et qu’il suffisait d’éviter de donner des fusils aux garçons pour leur ôter toute envie de se battre, ce qui s’est avéré tout à fait faux !

Il ne s’agit ni d’émasculer nos garçons par une éducation qui rabote leur différence, ni d’en refaire d’autoritaires soldats, mais de s’interroger sur la manière dont on leur permet d’exprimer leur force, de canaliser leur violence naturelle, de civiliser leur instinct mâle de compétition, de rivalité, de domination, de bagarre, tel qu’il est programmé dans notre nature de mammifère, de cesser de faire comme si ça n’existait pas.

Non, il n’est pas tabou de parler de la violence masculine ! L’ignorer est plutôt le signe d’une société castrée (ou castrante ?), qui ignore sa part virile, ce qui relève de l’inconscience, à tous les sens du terme. Et ce n’est qu’à partir d’un débat non muselé sur la question, qu’on pourra non seulement se poser les bonnes questions et en conséquence mettre en place les mesures éducatives et de société qui y répondent avec honnêteté. Ce qui est du ressort de tous, tant des hommes que des femmes !

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