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Le langage du coeur

Combien de fois n’entendons-nous pas dans nos consultations des patients se plaindre, à juste titre, de la maladresse des réactions de leurs amis ou connaissances, à l’occasion d’un deuil par exemple. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions et c’est malheureusement parfois bien vrai. Bien-sûr, derrière les phrases inadéquates, l’endeuillé, s’il en est émotionnellement capable, peut sentir les meilleures intentions du monde, mais il est bien souvent lui-même tellement affecté par sa propre souffrance qu’il lui est difficile, voire impossible de lire entre les lignes.

La mort accidentelle d’une jeune cousine m’a fait vivre à ce propos le pire et le meilleur et ravive, si besoin en était encore, mes réflexions sur le rôle de l’éducation dans la perte du “langage du coeur”.

Commençons par le pire. La jeune fille flotte depuis 24 heures entre la vie et la mort en soins intensifs lorsque sa tension chute d’une manière qui traduit une forte hémorragie interne et après une heure d’efforts en salle d’opération, le médecin et une infirmière viennent annoncer aux parents effondrés le décès de leur enfant. Moment ô combien douloureux, atrocement difficile et qui nécessiterait un doigté très sensible, une présence discrète et soutenante, un accueil sincère de l’émotion de chacun. Le médecin se débrouille honnêtement, sans chaleur mais avec justesse, mais l’infirmière, cherchant sans aucun doute à expliquer à la famille que dans l’état où se trouvait la patiente, elle n’aurait jamais pu survivre sans séquelles graves, rajoute : “Madame, alles was kapot. (Tout était cassé)» La brutalité de cette phrase, même chargée des meilleures intentions, est un poignard dans les tripes et me hante comme une blessure infinie ...

Le meilleur maintenant. Le meilleur est venu des enfants. Des enfants de 8 et 9 ans, compagnons de classe de ma fille, qui ont réagi de la manière la plus merveilleuse qui soit. En écrivant des lettres belles et tristes à déposer sur la tombe, pliées en forme de bateau, d’avion, pour qu’elles l’accompagnent, la rejoignent. Puis en créant tous ensemble pour ma fille une grande lettre colorée, pleines de coeurs et d’arc-en-ciel, traduisant avec leurs mots leurs pensées les plus soutenantes : “Pleure si tu doigt (sic), on pense à toi toutes les secondes, n’aies pas peur, je suis triste avec toi, etc ...” Je n’ai pu retenir mes larmes en lisant ces phrases si attendrissantes, mais aussi en apprenant que ces enfants s’étaient exprimés d’eux-mêmes, sans l’intervention d’aucun adulte.

Mon propos n’a pas pour but de faire l’apologie simpliste de l’enfance et il serait malhonnête de laisser entendre que nous n’aurions pas reçu de soutien attentionné et chaleureux de la part des “grandes personnes”. Il s’agit plutôt de nous encourager à faire confiance en la voix de notre coeur, qui souvent chuchote en nous, mais qu’une éducation peut-être un peu trop normalisante a fini par museler. Si toutes les pensées chaleureuses qui restent enfermées au fond de notre coeur arrivaient simplement à leur destinataire, avec respect, en prenant soin de soi-même et de l’autre, les moments pénibles de notre existence seraient déjà un peu plus doux.

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