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Viol à 4 heures

Allumant au hasard la télévision en plein après-midi, vers 4 heures, je tombe sur la scène suivante : gros plan sur une femme, à genoux face à la caméra, se faisant violer par derrière, jusqu’à ce que son agresseur soit tué d’une balle dans le dos et s’écrase sur elle !

C’était une fiction heureusement, très mal jouée par ailleurs et ignoble de toute façon, mais à 4 heures ! Qui regarde la télévision à cette heure-là ? Les enfants à peine rentrés de l’école, sans adulte près d’eux, et sans doute aussi une population assez hétérogène de ménagères un peu désespérées, de chômeurs, de pensionnés, de malades, d’inactifs en tous genres. Bref, de gens un peu seuls, fragilisés, inoccupés, oisifs, frileux, jeunes, vieux, craintifs…

Je ne suis pas vraiment « téléphile » et me suis passée facilement du petit écran pendant de nombreuses années, mais j’éprouve pour le moment une véritable curiosité sociologique qui me pousse à zapper par-ci, par-là et qui me donne un bon aperçu de ce qui se diffuse à toutes heures. C’est tout simplement effarant ! Je ne vous apprendrai rien en le soulignant ! C’est d’une banalité absolue de dire et de redire combien la grande majorité de ce que l’on peut y voir est navrant, bête, simpliste, tordu, faux, violent, sans nuance et certainement sans intérêt !

Epargnons d’emblée l’un ou l’autre film de qualité qu’on est toujours content de voir ou de revoir, quelques bonnes émissions scientifiques, politiques ou sociales, quelques excellents documentaires et jeux de culture générale qui entretiennent un peu nos neurones. A ce titre, la télévision reste une bonne source d’information, information dont on n’a pas nécessairement besoin et que l’on reçoit toute cuite et prémâchée certes, mais information néanmoins intéressante. C’est aussi une ouverture sur le monde me diront certains ; peut-être, bien que j’aie des doutes sur la qualité de ces découvertes, quand on les fait du creux de son fauteuil, mais bon, on va dire que c’est mieux que rien…

Ce dont je veux parler ici c’est du reste, et en particulier de ce que regardent les gens qui allument leur poste au cours de la journée. Qu’ont-ils à se mettre sous la dent ? A part quelques conseils de bricolage et de jardinage ou une rediffusion d’une bonne émission de la veille, on ne voit à ces heures-là que des bêtises ou des horreurs ! Des séries policières en veux-tu, en voilà, des feuilletons à l’eau de rose d’une mièvrerie consternante, des dessins animés bêtes et violents, des boutiques en ligne qui poussent à acheter d’inutiles robots ménagers et des engins de gym qui nous déculpabilisent de bouffer des chips en regardant ces âneries, des faits divers macabres, des enquêtes mystérieuses sur des crimes non élucidés, des accidents spectaculaires repassés en boucle (certaines chaînes ont mêmes des émissions qui ne passent QUE des accidents, incendies et autres carambolages américains, vieux de plusieurs années parfois !!!), la transformation de femmes (américaines souvent) peu gâtées par la nature en véritables pin-up au sourire Pepsodent, parfaitement formatées Barbies (émission sponsorisée par un lobby de chirurgiens esthétiques et psychologues de pacotilles), quelques émissions qui se voudraient comiques, mais qui sont tellement pathétiques qu’on vous passe les rires tout faits pour vous prévenir quand c’est sensé être drôle, des bandes annonces d’une violence hallucinante entre deux pubs pour jeux d’enfants, et j’en passe, la liste est longue…

Et puis les journaux d’information, où mis à part les faits d’actualité qui paraissent nécessaires à ceux qui veulent se tenir au courant, on vous informe de façon prioritaire de tout ce qui va mal dans le monde, grands charniers ou meurtres écoeurants, comme cette femme qui a congelé son bébé à des milliers de kilomètres d’ici et dont on suivra le procès chaque jour, ou cette agression d’un chauffeur de taxi et autres faits divers dont on ne sait que faire. Loin de moi bien sûr l’idée de minimiser ces événements qui sont dramatiques pour les victimes, la question n’est pas là.

Ce que je veux dire, c’est que 2 ou 3 heures de télévision quotidienne (*), assimilée somme toute assez passivement par le téléspectateur moyen, ça ne peut que développer une vision du monde tout à fait tronquée, fausse, angoissante et pessimiste. Rien de nouveau me direz-vous, mais il est nécessaire d’encore et toujours le rappeler.

« Avec tout ce qu’on voit de nos jours, oui, je vais voter pour un parti d’extrême droite » nous dit cette vieille dame, « avec tous ces problèmes de sécurité, on n’est plus sûrs nulle part». « Je n’oserais plus laisser mes enfants aller seuls à l’école, avec toutes ces agressions ».

Mais d’où nous vient cette vision si pessimiste de notre monde ? Les interrogatoires de ces gens frileux qui ont peur des agressions ont démontré très facilement qu’ils ne voyaient cette violence qu’à la télévision, qu’elle est absente de leur quartier. Et vous qui me lisez, combien de fois avez-vous vu une bande de flics armés jusqu’aux dents débouler chez l’un ou l’autre voisin, à la recherche d’un truand ? Combien de fois ailleurs qu’à la télévision ?

La proportion d’émissions violentes à la télévision est loin d’être anecdotique et les petits macarons de prévention mentionnant les âges limites ne sont qu’une petite courbette qui permet de continuer à polluer les esprits à grande échelle et à développer sournoisement un état latent de panique sociale

En matière d’actualité, que pouvons-nous faire de ces informations sur ces faits divers atroces dans tous pays du monde ? Avant l’époque où la violence qui se passait loin de nous ne nous soit servie par la télévision, l’homme ne connaissait que celle dont il était le témoin direct, celle qui bouscule et qui fait peur, parce qu’elle fait du bruit, qu’elle a une odeur, qu’elle nous fait mal. Celle où l’on peut fuir et se protéger, ou intervenir, c-à-d agir. L’action est alors une catharsis, elle nous permet de nous libérer de la charge émotionnelle. Mais maintenant que nous sommes en permanence informés des violences du monde, nous ne pouvons plus en être que des témoins passifs, désolés souvent, atterrés sans doute, voyeurs aussi parfois. Et cela a deux types d’effets sur nous : d’une part cela crée un véritable stress, lié à notre impuissance et d’autre part cela la banalise. (Une piste thérapeutique appliquée aux délinquants et criminels violents consiste à les rendre conscients de l’horreur de leur geste par la peur, la confrontation directe à une véritable violence sur eux-mêmes, tellement la scissure est grande entre le geste et la conscience.)

La violence est certes le fléau le plus évident de la télévision à haute dose, mais celle-ci charrie également des valeurs dont la nocivité est plus sournoise : par exemple, une image de la beauté absolument fausse, stéréotypée, inatteignable, complexante, quand ce n’est pas la Xième émission sur la chirurgie esthétique qui, relayée par les magazines féminins, nous fait dire un peu vite que tout le monde y a recours. « On ne parle plus que de ça… » A la télévision, dans les magazines, oui ! Mais quel reflet tordu de la vie comme elle est, dans toutes les facettes de sa réalité ! Quelle hyper valorisation d’un si petit secteur de la vraie vie !

Gardons-nous de prendre pour argent comptant ce que cette fenêtre déformante nous montre. Elle nous donne à la becquée une vision du monde très tendancieuse et, à haute dose, elle nous trompe, nous manipule, nous complexe et nous abêtit.

Je ne résiste pas à vous livrer le texte d’introduction du « festival des libertés » qui a lieu à Bruxelles chaque année en novembre :

« Les peurs envahissent de plus en plus notre quotidien. Elles conditionnent et déterminent chaque jour davantage certaines opinions et certains comportements dans notre société. Ici, comme ailleurs, dans un monde dont on ne songe plus qu’à se protéger, rester chez soi est devenu une règle. Fuir les rassemblements, un réflexe. Respecter les consignes sécuritaires, un code de conduite.

Cette mentalité relayée par les médias et la presse populaire (c’est moi qui souligne), renforcée par le discours politico-alarmiste, construit progressivement dans les opinions l’acceptation tacite d’un nouvel ordre public, dont l’esprit peut faire craindre pour le devenir des libertés et des valeurs collectives. Une situation qui, si rien n’y fait, pourrait conduire à terme à l’ébranlement de la base sociale et du fondement démocratique de notre société »

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Non, le monde ne va pas si mal ! Non, la société n’est pas de plus en plus violente ! Il suffit d’étudier un peu l’histoire pour en avoir toutes les preuves ! De manière générale, nos villes sont beaucoup moins dangereuses qu’aux siècles passés, les enfants sont mieux écoutés et protégés, les écoles sont plus intéressantes, les femmes ont une place dans la société qui a beaucoup évolué, nous sommes bien plus libres de vivre notre vie comme bon nous semble, nous avons une liberté de paroles et d’actes jamais connue, notre santé n’a jamais été aussi bonne et nous vivons mieux bien plus longtemps ! Tant de choses ont évolué de manière très positive, mais c’est presque comme si nous y étions sourds et aveugles !

Alors si nous avons du temps, ne nous abêtissons pas chaque jour devant cet écran déformant, prenons de la distance par rapport à ces idées reçues, au sens le plus étymologique du terme, résistons à la panique sociale et déconstruisons nos peurs. Ayons plutôt le courage de sortir de notre coquille, d’aller nous promener au grand air, de rencontrer les gens du quartier, d’aller à la pêche ou jouer aux cartes avec un voisin, de faire du sport, de discuter autour d’un verre, de participer à un projet communautaire, d’organiser une fête de quartier, de s’inscrire à l’académie ou à un club de rencontre, de pratiquer de la musique ou un artisanat, d’aller au musée ou de créer un potager, de s’offrir à deux une bonne soirée au restaurant ou tout simplement de jouer avec ses enfants. Lisons des livres intéressants plutôt que des ragots racoleurs, regardons la vie autour de nous par nos vrais yeux et non au travers du hublot et diminuons un peu la « gym du pouce » sur la zapette !

(*) Statistiques de l’institut Belge de Statistiques concernant l’utilisation du temps libre, pour les années 1998 à 2002 : Les femmes adultes passent une moyenne de 2:09 heures de leur temps libre devant la télévision, soit 45% de leur temps, et les hommes 2:23 heures en moyenne, soit 44% de leur temps libre. Pourcentage qui dépasse très largement toutes les autres activités de temps libre, soit en ordre décroissant de temps consacré : socialisation (17% pour les femmes, 10% pour les hommes), lecture (9% pour les femmes, 10% pour les hommes), sport (5% pour les femmes, 8% pour les hommes), divertissement et culture (3% pour tous)… C’est édifiant !

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