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Les effets pervers de l'émancipation des femmes

Nos grands-mères et nos arrière-grands-mères se sont battues pour développer les droits des femmes, elles ont fait la trace pour que les générations suivantes puissent jouir de libertés égales à celles des hommes. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Bien sûr les femmes ont acquis des libertés et des droits auxquels nos aïeules ne pouvaient même pas rêver et leur vie est probablement plus riche et plus variée, mais au-delà de cette émancipation dont je ne minimise certainement pas la richesse, restent des effets lourds à vivre, dont certains sont véritablement sournois et qui amènent pas mal de femmes dans nos consultations.

La première difficulté dont les femmes souffrent est ce qu’on pourrait appeler « le syndrome de la double vie ». Nombreuses sont les femmes qui ont l’impression chaque matin de devoir mettre les deux pieds dans une seule chaussure ! Elles assument une vie professionnelle aussi complexe que celle des hommes, mais bien souvent ce sont encore elles qui remplissent le frigo ! Ce sont elles qui annulent leur journée de travail si le petit a de la fièvre le matin, ce sont elles qu’on appelle au milieu de la journée s’il fait une sale chute à l’école, ce sont elles qui se relèvent la nuit lorsqu’il fait des cauchemars ou vomit dans ses draps… Pas toujours heureusement ! Beaucoup de pères partagent avec plaisir les fonctions familiales, mais souvent cela reste l’apanage des mères. Nombreuses sont les femmes qui assurent une double vie et tout le monde le sait. Personne n’aime faire la vaisselle, le ménage, le repassage à longueur d’année. Un coup de main de temps en temps, c’est sympa, mais la responsabilité quotidienne, c’est autrement plus lourd !

Pourquoi ce rôle a-t-il été de tous temps dévolu aux femmes ? Est-ce parce que c’est cohérent avec leur fonction maternelle, avec le fait qu’elles sont au foyer avec les enfants ? Ou est-ce parce que ce ne sont pas des tâches fort intéressantes et que les hommes, ayant eu longtemps le pouvoir sur les femmes, préfèrent leur déléguer ce qu’ils n’aiment pas faire ? Peut-être un peu les deux, mais quoi qu’il en soit, on constate qu’il ne s’agit pas vraiment d’un partage équitable lié à un mouvement symétrique de prise en charge et d’intérêts croisés des uns vers les autres. Dans beaucoup de foyers, on observe plutôt une complexification de la vie des femmes et un coup de main de la part des hommes.

Une deuxième difficulté est liée au fait que les femmes doivent se faire une place dans un monde régi par des règles masculines. En effet, ce pour quoi les pionnières ont lutté est un accès à la sphère publique. Au sein des familles, dans la sphère privée, les femmes avaient un certain pouvoir et parfois c’étaient même elles qui tenaient les cordons de la bourse, mais ce qu’elles ont revendiqué, avec justice, c’est un partage des droits dans le domaine public. Or celui-ci était non seulement dévolu aux hommes, mais depuis longtemps conçu par les hommes, régi par les hommes, créé par les hommes, dans une logique toute masculine.

Nos lois sont en grande partie basée sur les lois anciennes, entièrement créées par les hommes (cf le code Napoléon), notre système politique a été conçu par des hommes et nourri de pensées masculines pendant quelques siècles, nous marchons dans des villes et des parcs dessinés par des urbanistes masculins, nos bâtiments publics sont conçus par des hommes, notre mobilier aussi, les professions importantes ont toutes été d’abord le domaine exclusif des hommes, les grandes décisions ont de tous temps été prises par les hommes, le système économique conçu et géré par les hommes et c’est dans ce monde-là que les femmes doivent trouver leur place. Mais est-ce dans ce monde-là qu’elles ont envie de vivre ?

Les premières femmes qui ont « colonisé » ces domaines jusqu’alors réservés aux hommes, étaient des femmes au pôle masculin bien solide, des femmes qui avaient compris que les règles du jeu étaient masculines et qu’elles devaient s’y adapter. Dans certains domaines de la sphère publique, elles ont fait la trace pour une deuxième génération de femmes qui ont pu s’y exprimer dans leur féminité, sans devoir adopter les règles édictées par les hommes depuis des siècles.

Ce n’est pas encore le cas en politique, où les femmes doivent s’exprimer comme des hommes pour se faire entendre, mais dans le domaine de la médecine par exemple, les premières femmes docteurs (le mot reste masculins comme partout ailleurs où le masculin domine) étaient des femmes qui ont dû lutter pour entrer dans ce bastion réservés aux messieurs, pour s’imposer, se faire respecter et ne pas être cantonnées à des rôles subalternes. Elles ont compris et accepté les règles des hommes mais ont ouvert la voie à une seconde génération de femmes médecins, plus féminines dans leurs modes de fonctionnement, qui ont radicalement changé le climat de cette profession, qui s’est un peu plus humanisée en descendant de son piédestal. Maintenant, plus de la moitié des candidats à la profession sont des jeunes femmes. Par contre, la profession infirmière ne s’est pas masculinisée de façon symétrique. Les hommes qui occupent les rares postes d’infirmiers de salle ont adoptés les codes en vigueur, sous-tendus par des valeurs féminines auxquelles ils se sont adaptés sans trop de difficultés, alors que leurs confrères qui n’y tenaient pas sont devenus chef de service ou urgentistes. Cette asymétrie reflète bien le fait que l’émancipation des femmes est une demande d’égalité émanant des femmes et non des hommes et les conséquences de cette asymétrie sont infiniment plus sournoises qu’on ne veut bien le voir.

La troisième difficulté, effectivement sournoise parce que peu perceptible et politiquement assez incorrecte est liée à l’aspect promotionnel de ces changements. Les femmes ont gagné le droit de voter « comme les hommes », le droit d’ouvrir un compte en banque « comme les hommes », le droit de rouler en voiture et de faire des hautes études « comme les hommes » et avec cette promotion, le droit d’accéder aux secteurs professionnels traditionnellement réservés aux hommes. Il ne s’agit pas du tout d’un désir des deux parties d’établir une égalité de droits et de devoirs, de libertés et de tâches, mais bien plus d’une promotion demandée (exigée, revendiquée, obtenue de haute lutte ?...) par les femmes et acceptée (accueillie, soutenue, tolérée, méprisée ?...) par les hommes. Les effets en sont aussi discrets que pervers : les femmes sentent bien la chance qu’elles ont par rapport à leurs mères et grands-mères et lorsqu’elles peuvent profiter de leurs talents et de leur intelligence dans ces nouveaux domaines, elles ne sont pas prêtes à rogner sur ces bénéfices nouvellement acquis, ce qui explique une grande partie de la vie de dingue qu’elles mènent !

D’autant plus, d’une part, qu’un non-dit très sonore leur crie en sourdine : « Vous l’avez voulu, maintenant assumez ! » et que d’autre part, il est une évidence gênante mais toujours présente qu’être un homme, c’est mieux qu’être une femme. C’est encore comme ça de façon évidente aux quatre coins du monde, mais chez nous, même si cela ne se dit pas tout haut, c’est perceptible de mille façons. A commencer par le manque d’entrain voire la répugnance des hommes vers les domaines traditionnellement dévolus aux femmes. Combien de professions féminines sont tentantes pour les hommes, sans qu’ils n’aient peur de passer pour des « pédés » ? Combien de tâches traditionnellement féminines sont véritablement partagées avec bonheur par les hommes, même si on les voit sourire en faisant la vaisselle dans les pubs à la télé ?

Je ne parle pas ici - mais rendons-leur hommage en passant - de tous ces hommes intelligents et larges d’esprit, soucieux de l’épanouissement de leurs compagnes, oui, vous Messieurs, qui ont lutté à leurs côtés et désiré autant qu’elles un monde plus équitable. Ils existent heureusement et on les aime! Mais ils ne sont pas représentatifs de la masse de leurs frères. Il suffit de voyager un peu et d’ouvrir les yeux pour comprendre que tant qu’ils n’y sont pas vraiment obligés, les hommes n’ont pas trop envie de perdre leurs privilèges. Dans le monde animal, ce serait tout à fait normal et la domination physique des mâles maintient cette loi du plus fort en toute logique, mais cela fait combien de temps que nous nous sommes redressés sur 2 pattes ?

Le chemin est encore long si l’on veut que nos filles n’aient plus le sentiment de devoir vivre une double vie, si l’on ne souhaite pas qu’elles aient à se contraindre éternellement aux modes d’emploi masculins dans la sphère publique et qu’elles puissent se débarrasser de la perversité de l’effet-promotion liée à cette évolution.

Bien que la nature de nos corps et leurs fonctions régissent toujours certaines de nos tendances naturelles, c’est ce qui nous rend Humains dans le plus noble sens du terme, ce qui nous civilise qui nous permet de prendre du recul par rapport à nos instincts, et c’est là que nous écrirons Notre Histoire. Les hommes sont peut-être programmés pour diriger, dominer, décider, et les femmes pour concilier, négocier, tempérer, mais nous ne sommes pas esclaves de nos programmations ancestrales, nous pouvons les utiliser à bon escient, avec justice et humanité pour le plus grand bénéfice de la civilisation.

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