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Rattraper son enfance

Je sais bien que ce manque de confiance en moi m’a été transmis avec le lait maternel et maintes fois renforcé par une éducation plus que maladroite… Je sais que ces coups de ceinture reçus d’un père à moitié ivre lorsque j’étais petit garçon ont alimenté un réservoir de colère qui aujourd’hui est rempli à ras bords… Je sais que ma place de 3ème petite fille était une déception immense pour mes parents et qu’elle me pousse à me justifier à tous bouts de champ… Je sais que ces moments ignobles que j’ai passés dans le lit de mon grand-père sont à l’origine de mon éternel célibat… Je sais d’où viennent mes souffrances sournoises et lancinantes, je porte ce sac sur le dos et j’en connais le continu. Mais je n’arrive pas à m’en débarrasser. Je marche jour après jour avec mes blessures, ma timidité, ma honte, mon sentiment de ne jamais être à ma place ou mes envies de cogner, je passe ma vie d’adulte, comme disait Jacques Brel, à rattraper mon enfance.

A l’artiste, aussi éblouissant qu’écorché vif, rendons hommage et reconnaissons, chapeaux bas, qu’il a su « en faire quelque chose » de son enfance. Mais moi, moi, que vais-je faire de ce qu’on a fait de moi ? Que faire avec ces boiteries émotionnelles qui m’empêchent d’aborder une fille ? Pourquoi suis-je abonnée aux hommes violents ? Comment canaliser ma colère ou surmonter ma timidité ? Suis-je condamnée au cercle infernal de la boulimie et de l’anorexie ?

Et nous les psys, ce n’est pas parce que nous sommes thérapeutes que nous ne portons pas, nous aussi, les séquelles de notre enfance. Peut-être même que pour certains d’entre nous c’est précisément cette enfance douloureuse qui nous a conduits vers un métier de réparation. Le travail thérapeutique personnel qui fait partie de notre formation nous a permis d’en prendre conscience et on peut espérer que, chemin faisant, nous sommes arrivés à « en faire quelque chose ».

Le premier pas en effet, est la prise de conscience. Prendre conscience par exemple que ma colère est excessive et use mes partenaires, les uns après les autres. Prendre conscience que mes parents, éternellement insatisfaits, ont toujours mis la barre trop haut et que je m’épuise maintenant encore à l’y maintenir. Oui, c’est arrivé, oui c’est comme ça que je fonctionne, oui mes parents sont imparfaits, comme plein d’autres parents, et j’en paye en partie le prix. Qu’ils puissent être jugés fautifs ou non ne change finalement pas grand-chose, mon propos ici n’étant ni d’inviter au pardon, ni d’alimenter une rancune éternelle. La question est : « Et maintenant, qu’est-ce que j’en fais ? »

Mieux je me connais, mieux je peux utiliser mon tempérament à bon escient. Il n’est de qualités et de défauts qu’utilisés sans conscience. Etre capable d’utiliser la puissance de sa colère d’une manière canalisée et bien ciblée, fait de ma faiblesse une force, alors que la gentillesse éternelle comme seule arme défensive, peut dans certaines circonstances transformer une belle qualité en véritable faiblesse.

C’est donc par la prise de conscience et la reconnaissance des modes de fonctionnement qui me sont propres et me rendent unique que j’apprends à les canaliser, à les utiliser à bon escient, à en jouer, à en jouir. Par le travail de développement personnel, j’apprends à me connaître et me comprendre, je reconnais mes émotions, je les apprivoise et apprends à les exprimer à bon escient. C’est ma sensibilité propre, et mieux je connaîtrai le contenu de ma caisse à outil, meilleur en sera l’usage. Il ne s’agit pas toujours de se changer ou de « guérir », mais bien plus de se connaître et de se développer, ce qui en soi est une forme de guérison.

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