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J’ai honte…

Qu’est-ce qui unit l’ami obèse à mon gentil coiffeur, ma voisine chinoise à mon patient PDG, mon cousin nanti à ma meilleure amie et tous ceux-là à moi-même ? Qu’est-ce qui m’unit à tant de femmes et tant d’hommes, jeunes et vieux, qui en leur for intérieur cachent secrets et douleurs intimes, gênes sournoises et limitations sociales ?

Beaucoup de choses, belles et bonnes certes, mais aussi la honte…

La honte qui nous fait frères et sœurs dans notre difficulté à exister, à assumer notre passé, nos origines sociales, nos désirs sexuels, nos finances bringuebalantes, nos capacités limitées, nos parents comme ils sont, notre milieu de vie, notre couleur de peau, nos échecs… La honte qui nous rend si humains, mais aussi maladroits, timides, conformes, petits, faux, tricheurs, trop gentils, trop bons, gênés, malheureux, suiveurs ou fous…

Les hontes dont je vais parler ici sont toutes vraies, vécues, entendues, avouées par des amis, des proches, des membres de ma famille, des hommes que j’ai aimés, des patients bien sûr et moi-même.

La honte de ce corps trop gros que je n’arrive jamais à habiller, ou de ce corps trop maigre qui me fait petite fille, de ce corps que je n’ose plus montrer comme à 20 ans, mais aussi la honte à 20 ans de ce corps splendide mais jamais assez parfait, la honte de ces premières rides ou de ma calvitie que je camoufle pathétiquement, la honte de mes joues trop rondes que je cache derrière ma barbe, la honte de ma peau que j’étouffe sous le fond de teint, la honte de mes dents mal alignées qui m’empêchent de sourire, la honte de ma surdité débutante qui me fait rire à contre temps, la honte de mes cheveux roux qui m’ont valu tant de huées, de ma cellulite, de mes fesses plates, de mes yeux trop petits, de mes oreilles trop grandes, de mes lunettes, de mon dentier, de la couleur de mes poils, de mes cheveux frisés, de la longueur de mes jambes, de mes orteils, de mon âge, de ma taille, de mon poids, de mon odeur, la honte de mon corps tout simplement…

Cette honte qui me paralyse dans ma vie affective, qui m’empêche de conclure une rencontre amoureuse, la honte de mon ventre cicatrisé, de mes seins qui tombent, de la forme de mes tétons, de mon bide énorme, de mes bourrelets même si elle les appelle « poignées d’amour », de la maigreur de mon torse, de mes épaules étroites, mais aussi de la taille de mon sexe, de son odeur qui me gêne, de mes érections moins fringantes, de mes éjaculations trop lentes ou trop rapides, de mes coups de pompes imprévus, la honte de ma frigidité épisodique, de mes besoins en matière d’excitation, de mes fantasmes particuliers, de mon homosexualité mal assumée, de ne jamais me sentir à la hauteur, honte de ma sexualité à moi…

La honte de notre couple mal assorti, qui se déglingue, qui ne communique plus, la honte de mon conjoint qui garde encore quelques habitudes vestimentaires de plouc, qui se tient mal à table chez mes amis, qui fait slurp en mangeant sa soupe, la honte de ma femme qui parle à tort et à travers, de ses blagues qui ne font rire personne, de son père boucher ou de sa sœur pute de luxe, mais aussi la honte de cette épouse trop belle qui snobe mes parents modestes et m’humilie en douce, la honte d’avoir épousé cet homme que j’aimais tant mais que mes parents méprisent, la honte d’être trompée, battue, méprisée, la honte de dormir aux côtés d’un mari qui ne me touche plus depuis des lustres, la honte de ne plus voir mes amis, ou de ne pas en avoir finalement, la honte d’être incapable de garder l’homme que j’aime, la honte de ne pas être aimé comme j’en rêve, la honte de mes amours boiteuses…

La honte d’une carrière inexistante qui ne me permet jamais de boucler mes fins de mois, d’avoir à demander de l’aide, la honte de ne pas avoir réussi à terminer mes études, la honte de ma maison qui ne vaut pas le tiers du quart de celle de mes parents, de ce métier dont je n’arrive pas à être fier, de ces projets que je ne mène pas à terme, de mes enfants qui ratent leurs études, de la délinquance du plus jeune, et de l’autre qui est en thérapie, de tous mes échecs en tant que parent, la honte de ma faillite professionnelle, de ce procès perdu, la honte de toutes mes erreurs, mes limites, mes incapacités, la honte de devoir me justifier, m’expliquer, mériter ma place, la honte d’essayer et de rater, la honte d’avoir osé, ou pire encore, celle de ne jamais oser…

La honte de mes parents qui parlent mal, qui sont largués, qui essayent d’être drôles et me paraissent pathétiques, la honte de cet accent qui me rend taiseux, la honte de ma fortune qui me vient de mon père, la honte de ne pas devoir travailler pour vivre, la honte de mon statut social, celui de mes origines nobles ou ouvrières, celles que j’ai reçues en naissant et qui me sont donc imposées, mais aussi la honte de vivre dans un groupe social que j’ai choisi et qui n’est intimement pas le mien, comme celle d’être diplômé dans une famille de paysans ou artiste dans une famille de médecins, la honte de mon fils débile profond, la honte de l’avoir mis au monde et notre incapacité à l’assumer, la honte de l’avoir placé en institution, la honte de ne pas avoir de fils, celle de ne pas connaître mon père, la honte du divorce de mes parents ou au contraire de leurs disputes et leur douleur de rester ensemble, de leur inhospitalité envers mes amis, la honte de ma famille comme elle est…

La honte d’être métis, d’être né d’une mère célibataire, d’être un enfant non désiré, un enfant accident, échappé de capote, un enfant en surnombre, élevé par mes grands-parents, la honte de pressentir ou d’apprendre que je ne suis pas le fils de mon père, que l’homme qui m’a élevé n’est donc qu’un cocu, la honte d’avoir aimé une mère adultère, la honte d’être né de parents sourds, la honte d’être vivant alors que mon jumeau est mort, la honte d’avoir tué ma mère à la naissance, la honte d’être un enfant adopté, d’une autre race, toujours inadapté où que je sois, non voulu, non assumé, rejeté, abandonné, placé, la honte d’avoir été trouvé dans la poubelle, de ne pas y être mort, la honte d’être né tout simplement…

Que faire devant cette liste interminable, triste, atroce parfois et si humaine à la fois, où chacun d’entre nous se reconnaît de temps en temps, rarement j’espère, souvent je crains, liste sûrement très incomplète, de tout ce qui nous ronge dans le secret de notre intimité, de tout ce qui nous pèse et dont nous essayons parfois courageusement de ne plus tenir compte ?

D’abord, apprenons à les reconnaître, osons faire notre propre liste, la liste de nos hontes. Il n’est en effet pas possible de se débarrasser de quelque chose qui n’est même pas nommé, pas reconnu. Et pourquoi pas dans un moment de tranquillité avec nous-même les écrire sur papier ?

Prenons ensuite un temps pour l’inventaire des dégâts : Où cela me fait-il mal ? Comment ces hontes me limitent-elles ? Comment limitent-elles ma vie ? Ma vie sociale ? Amoureuse ? Comment est-ce que je les transmets à mes enfants ?

Puis, quelles sont celles auxquelles je peux encore remédier par des changements de vie ? Quelles sont celles au contraire qui s’appuient sur des réalités impossibles à modifier ?

Quelles sont celles auxquelles il est plus que temps que je torde le cou ? Que je dois écraser comme une araignée néfaste, ou jeter à la poubelle une fois pour toutes !

Quelles sont celles qui nécessitent peut-être que je demande l’aide d’un thérapeute qui m’accompagnerait sur le chemin de la libération ? Cela fait si longtemps que j’essaye de m’en débarrasser et je dois bien reconnaître que je n’y arrive pas et que ça me pèse, m’handicape et nuit à mon épanouissement dans tous les domaines de ma vie.

Et puis, finalement, quelles sont celles qui me constituent, qui font partie de ma personnalité, qui m’accompagnent sans trop de douleur, ces hontes, somme toute, dont je ne devrais pas avoir honte ?

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