Retour à la liste des articles

L’enfer et ses bonnes intentions

« C’est l’intention qui compte » nous dit-on… C’est complètement faux !

Cette phrase n’est d’ailleurs prononcée, la plupart du temps, que dans un certain contexte : lorsqu’on s’est trompé malgré notre souci de bien faire (par exemple en choisissant un cadeau, en essayant de se rendre utile…) et qu’une personne bienveillante (ou hypocrite ?) tâche d’atténuer notre peine, ou lorsqu’on tient à encourager un geste qui, bien que malheureux, pourrait trouver une meilleure issue lors d’une autre occasion. C’est une manière de valoriser le geste au détriment du résultat, qui somme toute n’a ici pas grande importance.

Mais hors de ce cadre gentiment maternant, dans la vie comme elle va, nous serons bien souvent jugés sur le résultat de nos actions, bien plus que sur l’intention qui nous animait. Ce que traduit cet autre dicton, plus cynique il est vrai, mais sans doute plus honnête : « L’Enfer est pavé de bonnes intentions ! »

Si par exemple j’ai l’intention d’assassiner ma voisine qui me pourrit la vie, mais que je ne passe jamais à l’acte, la société n’aura sans doute qu’un peu de compassion pour mes énervements face à la vie infernale qu’elle me mène, mais je ne serai pas jugée sur cette intention. En revanche, si je tue malencontreusement ce charmant voisin à qui je ne voulais que du bien, j’aurai de sérieux ennuis. Caricatural, me direz-vous ? Peut-être et nous laisserons donc à nos avocats le soin de détricoter les circonstances atténuantes et les nuances de la formule qui définira mon acte d’avoir « provoqué la mort sans intention de la donner ».

Mais qu’en est-il dans le cadre des relations humaines ? Combien de fois n’avons-nous pas entendu quelqu’un nous couper la parole en commençant par « Je ne voudrais pas t’interrompre, mais… » et il interrompt ! Ou cet autre « Je ne dis pas ça pour te blesser, mais… » et il blesse ! Il faudrait avoir le réflexe de l’arrêter immédiatement en disant « Alors ne le fais pas ! » Parce qu’il ne suffit pas de cette petite précaution larvée pour que le reste ne nous blesse pas, et tout le monde le sait ! Si on ne veut VRAIMENT pas blesser, on s’abstient ! Ou on réfléchit sincèrement à trouver une autre manière de s’y prendre ! Par contre, si au fond de nous, on n’est pas contre une petite pique, alors assumons et ne nous leurrons pas avec ces précautions qui ne sont qu’oratoires.

Un peu de technique de communication : imaginons que nous ayons une intention A, qui grâce à une action A est censée produire un résultat A. Par exemple : J’ai envie d’aider mon ami à se sentir mieux (= intention A), alors je lui dis que je comprends son inquiétude et je le rassure (= action A). Il se sent mieux et s’endort paisiblement (= résultat A). Tout va bien.

Si par contre, mon intention A (j’ai envie d’aider mon ami à se sentir mieux) est suivie d’un résultat B (il se sent humilié et boude), il nous appartient de nous interroger sur une éventuelle intention B, plus cachée (moins jolie ?) qui s’est profilée en sourdine derrière l’intention A et s’est traduite par une action B (je lui ai montré combien il avait tort, par exemple) et qui a agi bien plus clairement. Bien-sûr, nous pouvons nous en défendre en évoquant la susceptibilité de notre interlocuteur, mais de cette façon-là, nous n’apprendrons rien sur nous-mêmes et à la prochaine occasion, la maladresse se reproduira. Comme le père qui bat son fils « pour en faire un homme », mais qui reste aveugle aux conséquences des sévices infligés, qui n’ont d’autres effets que d’en faire un gamin terrorisé et peu sûr de lui. Sur quoi, il ne l’en battra que de plus belle, avec toujours en tête sa « bonne » intention ! Quel enfer !

Derrière l’horrible caricature, se profile le comportement de nombreuses personnes bien maladroites, mais « pétries de bonnes intentions ». Il faudrait au moins avoir le courage de rajouter : « …et sourdes et aveugles à tous les feed-back qu’on leur envoie ! » Si l’amour qu’on leur porte est bien plus grand que les désagréments de leurs comportements « bien intentionnés », tournons la page et acceptons l’imperfection de l’être humain. Mais nous avons aussi le droit de dire à celui qui nous envahit, nous blesse, nous humilie, que même si ses intentions sont louables, nous souhaitons vraiment que cette manière d’agir cesse. Nous avons le droit de nous faire respecter et d’aller voir ailleurs, si nos paroles ne sont pas suivies d’effet.

Réagir à cet article

Retour à la liste des articles