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Ombre et bonheur

« Accepter le bonheur, c’est aussi apprendre à accepter la douleur de sa disparition » nous dit le psychiatre Christophe André, dans son merveilleux livre l’art du Bonheur. (1)

Tout bonheur contient sa part d’ombre, quelle que soit la manière dont nous le concevons. Si pour nous le bonheur est lié à une expérience heureuse, nous comprenons d’emblée que, puisque toute expérience a une fin, cet état heureux ne peut pas toujours durer, tant il est vrai que les passions se calment, que les amis meurent et que le soleil se couche. La vie est alors une alternance de moments heureux et de moments de tristesse, de vide ou d’énergie basse.

Si en revanche le bonheur est un état d’esprit, une sorte de sérénité interne, une manière assez philosophique somme toute de voir la vie comme elle va, nous comprenons dès lors que cette humeur repose sur un socle émotionnel, mais aussi que toute émotion est périssable…

Etat d’esprit constant ou alternance d’ombre et de lumière ? Lumière avec des zones sombres ou ombre avec des bulles de lumière ?

Cette dernière version, qui peut paraître de prime abord un peu pessimiste, est la vision de Charles Péguy (2), lorsqu’il nous dévoile son « secret », le plus universellement connu et caché des secrets, que l’on n’est pas heureux ! Que vivre n’est ni facile, ni réjouissant et que tous les adultes au fond d’eux-mêmes, le savent intuitivement. Que le bonheur qu’on rêve n’est qu’un rêve et qu’on se sent rarement vraiment heureux ! Un lourd pavé dans la mare de nos espoirs et tentatives!

Que l’on partage ou non cette conception, elle a au moins le mérite de la franchise sans connivence ni fioritures, mais en plus elle est en un certain sens assez soulageante ! Elle nous permet de penser que si on n’y arrive pas bien, à cet état quasi obligatoire de bonheur, (lire à ce sujet l’excellent livre de Pascal Bruckner : L’Euphorie perpétuelle (3)) c’est peut-être assez normal et qu’on est sans doute loin d’être seul à partager ce vague sentiment d’échec. Il en devient dès lors plus humain et d’emblée moins grave. Et la notion même d’échec perd sa connotation culpabilisante.

« Ce que je veux, c’est que tu sois heureux », nous disaient nos parents et certains ont donné de belles années de leur vie pour nous aider à y arriver. Lourd héritage finalement que de devoir combler leurs espoirs ! D’autant plus lorsque notre jeune maturité nous permettait de sentir qu’eux-mêmes ne l’étaient pas et que nous avions en quelque sorte à rattraper leur misère par notre propre bonheur. Héritage tout aussi difficile d’ailleurs si, à l’inverse, nous avions d’eux une image idéalisée et qu’au-delà de toute vraisemblance nous continuions à les imaginer plus heureux qu’ils ne l’étaient véritablement, parce qu’ils ne l’exprimaient pas ou que cette idée nous était simplement inconcevable.

La vie est un champ que l’on reçoit en héritage, d’une terre riche et grasse, ou pauvre et caillouteuse, c’est notre terreau familial. Au début, on plante comme Papa, on entretient comme Maman, bien en ligne ou tout en fantaisie, mais au fil du temps, on le cultiverait bien à notre guise, ce champ, et c’est très bien ainsi ! Plantons ce qui nous chante ! Traçons ou non de beaux sillons ! Champ de blé ou fleurs des champs, verger prometteur de récoltes pour nos enfants ou pré sauvage, peu importe, ne formatons pas nos bonheurs, il y aura de belles années fertiles et d’autres de sécheresse, quoi que l’on plante finalement. Et sur ce terrain qui est le nôtre, sur ce sol riche ou ingrat, qui demande de toute façon à être travaillé encore et toujours, fleuriront peut-être les bonheurs que nous sèmerons… Peut-être…

A nous de les voir germer, de les arroser, de ne pas les faucher par inadvertance, de ne pas les mépriser lorsqu’ils ne ressemblent pas à ce que l’on attendait. A nous de trouver, au pied de chaque arbre cassé, une petite fleur sauvage qui n’attend que nos soins, à nous de voir que la boue dans laquelle on patauge est arrosée d’une source d’eau claire et alors notre champ avec ses bonnes et ses mauvaises années sera toujours pour nous et ceux qu’on y invite, un endroit où il fait bon vivre.

(1) Christophe André, De l’art du Bonheur, L’iconoclaste, Paris 2006

(2) Charles Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, La Pléiade.

(3) Pascal Bruckner, L’Euphorie perpétuelle, Grasset, Paris 2000.

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