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L'espoir fait vivre?

Il n’est pas mauvais de temps en temps de remettre en question ces petits proverbes sympathiques avec lesquels on clôt une réflexion, pour éviter qu’ils ne continuent à nous servir d’alibi et à nous conforter dans nos petites certitudes anesthésiantes…

« L’espoir fait vivre » est de ceux-là.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette petite phrase comme un point final tristounet, qui scellait notre destin d’être humain habitué à l’insatisfaction, notre état de tristesse larvée, nos attentes encore et toujours en attente…

L’espoir fait vivre. Oui, oui, répond l’autre. Et nous voilà repartis avec une vague connivence, boiteuse certes, mais partagée, sur les chemins grisonnants de notre vie.

Ca ira mieux quand… Un jour mon prince viendra… Un jour…

Est-ce que l’espoir nous fait vraiment vivre ? Parfois, me direz-vous, mais de quelle vie, de quelle qualité sont faits ces jours d’espoir, ces jours d’attente ?

L’espoir, par essence même, nous tire vers quelque chose que nous n’avons pas, qui est à venir, du moins c’est ce qu’on voudrait. En attendant, que fait-on de ce qu’on a ? Comment jouit-on de notre aujourd’hui, qui est le seul vrai moment où l’on vit, lorsque toutes nos pensées sont focalisées sur demain ? Comment vit-on notre ici quand nos rêves nous tirent vers ailleurs ? Ailleurs où nous ne sommes pas, où nous ne vivons pas…« La vie c’est maintenant », comme l’a bien compris IKEA qui en fait le slogan majeur de son catalogue 2007 ! C’est ici et maintenant que ça se passe, que j’aie de petits ou de gros moyens !

Espérer c’est être ailleurs, espérer c’est être demain, espérer c’est aimer ce qu’on n’a pas. Au détriment parfois de ce qu’on a vraiment, même si c’est imparfait.

Loin de moi l’idée à la mode d’un bouddhisme mal compris qui invite à la suppression des désirs : « Si je ne désire rien, je ne souffre donc plus de l’absence de l’objet de mon désir. Je suis dans l’instant, dans l’être calme et satisfait, etc… » Tentation pour certains, chacun son chemin, mais ce n’est pas celui auquel je vous invite. Le désir fait partie de la vie, il est beau et sain. Le désir est une excitation vivante qui nous meut et nous émeut, qui est le moteur de bien des changements, qui nous tire vers l’avant, nous nourrit de joie, de force, de créativité.

Désirer implique le mouvement, tandis qu’espérer signifie plutôt attendre, rêver, prier… C’est-à-dire finalement être assez passif. Aimer ce qui n’est pas. Se nourrir de vide…

Non, bien souvent l’espoir ne fait pas vivre, au contraire il nous empêche de vivre ce qui est, la vie comme elle va, avec ses imperfections certes, mais aussi son potentiel d’amélioration. Espérer c’est regarder ailleurs, c’est dire à aujourd’hui « je préfère demain ». Espérer est le pendant de regretter, qui dit « je préférais hier »…

Dans un domaine particulièrement douloureux, celui de la fin de la vie, lorsque l’être aimé se dégrade irrémédiablement, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a pas de remède, plus de place pour une espérance de guérison fondée, l’espoir plus que jamais agit comme un aimant et cruellement nous empêche de vivre en vérité les jours qui sont comptés. On parle d’amélioration (qu’on ne voit honnêtement pas), on parle de demain (qu’on sait impossible), on triche avec espoir, on ment avec amour et on passe à côté de la rencontre vraie, intense et d’autant plus précieuse qu’elle est précaire. L’espoir entretenu d’un demain meilleur empêche de vivre avec justesse un aujourd’hui fragile et fugace.

Je parle ici de l’espoir qu’on porte sur l’autre, sur l’être aimé, sur le malade, l’espoir qui aveugle, qui ne laisse plus de place à la franchise dans la relation, qui bien souvent muselle le souffrant qui souhaiterait être entendu dans sa vérité, reconnu dans sa souffrance, dans son découragement. C’est tout autre chose, et nous en parlerons ailleurs, que cet espoir-désir de vivre, désir de guérir, qui habite le malade lui-même et qui lui donne encore cet élan vital et essentiel, fragile passerelle vers une rémission de moins en moins possible. Dans ce cas bien sûr, nos encouragements sont bienfaisants, ils lèvent les doutes, apaisent la douleur et soutiennent la rage de vivre, parce qu’ils s’accordent avec l’espoir du malade, vécu en vérité.

Mais si nous ne sommes pas concernés par cette douleur immense, au creux de notre vie somme toute assez banale, avec ses hauts et ses bas, et ces petites misères fort communes, apprenons à jouir de nos bonheurs imparfaits plutôt que d’attendre des lendemains qui chanteront, peut-être… Peut-être pas…

Apprenons à faire avec ce que la marée nous apporte, à mettre la table du jour avec les moyens du bord, mais avec joliesse, avec créativité, avec plaisir tout simplement.

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